Expérimentation : Urine, de l’or au jardin

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Avez-vous déjà testé le pipi dans l’arrosoir comme fertilisant ? Cette pratique ancestrale délaissée mérite d’être réhabilitée, avec quelques précautions. Tout est question de dilution et de dosage. Tel était l’objet de l’expérimentation menée cette année au Centre Terre vivante.
Expérimentation:  Urine, de l’or au jardin

Le choix de l’expérimentation s’est porté sur les laitues et les blettes, deux légumes susceptibles d’accumuler les nitrates.
JJ. Raynal |

Ressource abondante, gratuite et injustement méprisée, l’urine commence à susciter des recherches scientifiques dans de nombreux pays. Elles ouvrent des perspectives prometteuses dans différents domaines à plus ou moins long terme : outil de diagnostic médical, médicament, ressource énergétique… Mais son usage le plus simple et le plus documenté est celui d’engrais pour les cultures : elle est particulièrement riche en azote (6 g/l), principal facteur limitant de la croissance des plantes, et contient du phosphore (les sources de phosphore assimilable se raréfient dans le monde), du potasium et du soufre ainsi que de nombreux oligo-éléments, le tout sous une forme disponible pour les plantes. Pourquoi est-elle si peu utilisée ? Essentiellement pour des raisons culturelles. Dans nos sociétés ‘‘développées’’, la méfiance envers les microbes et bactéries est telle que l’on a abandonné l’ancienne pratique jardinière du pipi dans l’arrosoir. Or, l’urine est stérile et n’est contaminée par des bactéries pathogènes qu’au contact des matières fécales. Il suffit de la ‘‘collecter’’ séparément. Il est donc grand temps de réhabiliter cette pratique encore utilisée dans certains pays. Reste à trouver les bons dosages, pour éviter les excès de nitrates, et à prendre quelques précautions liées à certaines particularités de l’urine.

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L’urine est un fertilisant riche en azote, phosphore, potassium et oligo-éléments, accessible gratuitement.
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Les modalités de l’expérimentation

L’expérimentation que nous avons menée en 2017 au Centre Terre vivante avait pour but de comparer différentes modalités d’apports (dilutions-fréquences) en mesurant à la fois le rendement et les deux facteurs à surveiller : les taux de nitrates dans des légumes ainsi que la salinité du sol, car l’urine est assez riche en sels. Le choix s’est porté sur des laitues et des blettes, deux légumes susceptibles d’accumuler des nitrates. Nous avons délimité dix micro parcelles : les cinq premières avec chacune cinq laitues et les cinq autres avec chacune deux pieds de blette. Tous ces légumes ont été plantés sous serre sur un emplacement relativement homogène, mis en culture depuis un an seulement, mais avec d’importants apports de compost. La première parcelle est le témoin avec de l’eau pour seul arrosage. Les quatre autres parcelles ont reçu la même quantité totale d’urine, mais avec des fréquences d’arrosage et des dilutions différentes –1/20e, 1/10e et 1/5e–, ainsi qu’une parcelle avec un seul apport d’urine pure au sol quinze jours avant la plantation.

Les résultats de l’expérimentation

Il a d’abord fallu déterminer la quantité totale d’urine à apporter. Pour Renaud de Looze, auteur de L’urine, de l’or liquide au jardin, elle se situe entre 1 l et 3 l par m2 pour des plantes plus ou moins gourmandes. L’Institut de l’environnement de Stockholm (Suède) conseille 1,5 l/m² en règle générale pour la saison. Nous avons choisi d’en utiliser un peu plus afin de bien mettre en évidence l’effet nitrate : 2 l / m²  pour les salades et 4 l / m² pour les blettes. Les derniers apports ont été faits quinze jours avant la récolte. Après pesage de celle-ci, nous avons envoyé à un laboratoire spécialisé des échantillons de laitues et de blettes pour mesurer les taux de nitrates ainsi que des échantillons de solde chaque micro parcelle occupée par les laitues pour mesurer les taux de chlorures et de sodium (voir tableau). Les teneurs en nitrates restent très raisonnables (les teneurs maximales retenues par l’Europe pour les laitues sous abri à cette période sont de 3 500 mg/kg) et diminuent avec la dilution. La dilution recommandée est 1/20e : elle assure le meilleur ratio rendement / taux de nitrates et de sels bas. Pour l’urine pure, le facteur temps explique en partie les taux très bas, mais il y a eu un biais car nous avons utilisé à ce moment-là une urine stockée depuis longtemps qui devait avoir perdu une partie de son potentiel fertilisant.

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Les toilettes sèches à séparation permettent de récupérer facilement l’urine.
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Risque de salinisation?

Nos résultats montrent des teneurs en sel (sodium et chlorures) du sol assez faibles : les spécialistes considèrent qu’en dessous de 450 mg/kg, le rendement des cultures annuelles n’est généralement pas affecté. Avec l’urine la moins diluée (1/5e), le taux de sodium (Na Cl) atteint 45 mg/kg, c’est-à-dire dix fois moins que ce seuil d’alerte. Mais il faut également prendre en compte les chlorures très solubles qui peuvent créer des brûlures sur les jeunes plants et participent à la salinisation globale (généralement évaluée en mesurant la conductivité). Si on additionne les deux (sodium + chlorures), nous sommes à 119 mg/kg avec la dilution 1/5e, c’est-à-dire le double du témoin. Tout va donc dépendre de l’évolution de cette salinité dans le temps. En principe, une partie des sels se dilue avec les arrosages ou les pluies, mais en cas d’utilisation régulière de l’urine sur plusieurs années, on pourrait se rapprocher des seuils critiques. En dehors de quelques zones côtières, il y a heureusement en France peu d’endroits déjà touchés par une dégradation des sols due à la salinité. Mais c’est un indicateur à surveiller et il peut être aggravé par la diminution des précipitations. Si vous réduisez votre consommation de sel, comme c’est de plus en plus recommandé pour la santé, votre urine en sera évidemment moins chargée. Selon la FAO, les légumes les plus sensibles à la salinité sont le haricot et le petit pois. Ils peuvent servir d’indicateurs.

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Le banc d’essai a mis en avant une dilution à 1/20 comme étant le mélange le plus efficient.
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Les détails des résultats

  Témoin Dilution 1/20 Dilution 1/10 Dilution 1/5 Urine pure
8 applications 4 applications 2 applications 15 j. avant plantation
Laitue récolte – kg 2,39 2,72 2,49 3,01 2,4
Laitues nitrates – mg/kg 543 778 808 863 490
Sol chlorures – mg/kg 29 30 41 74 32
Sol sodium (Na Cl) – mg/kg 31 26 29 45 41
Blettes récolte – kg 0,97 2,25 2,3 2,68 2,21
Vert de blettes nitrates 301 260 435 568 515

 

Et en agriculture bio?

L’utilisation de l’urine n’est pas autorisé en agriculture biologique. On peut le regretter, car d’un point de vue écologique, son incorporation dans les sols aurait un bien meilleur bilan que les efforts qu’elle nécessite pour le traitement de nos eaux usées: traitement incomplet, coûteux et gaspilleur d’eau potable. Mais utiliser l’urine à une autre échelle que familiale dans un jardin pose des problèmes de collecte – il faudrait généraliser les toilettes à séparation –, de stockage et de matériel d’épandage, sans parler des obstacles culturels. Ce n’est malheureusement pas pour demain…

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’urine…

1 – L’urine peut être contaminée par des  hormones et des produits pharmaceutiques. Les risques de retrouver ces micropolluants dans les aliments sont cependant minimes. L’Institut de l’environnement de Stockholm, qui a étudié l’utilisation des urines dans la production agricole, estime que ces polluants sont beaucoup mieux dégradés dans un sol vivant que dans les traitements que nous appliquons aux eaux usées. Évitez cependant d’utiliser au potager l’urine de personnes sous traitements médicamenteux lourds.

2 – Elle dégage des odeurs désagréables, surtout si elle est stockée pure ou diluée à l’air libre. L’urée qu’elle contient se transforme en ammoniac avec le temps et avec la monté en température. Autant d’azote perdu pour les cultures. S’y ajoutent des odeurs de putréfaction liées à la décomposition progressive des protéines. Il est donc préférable de l’utiliser fraîche. Ou bien de réduire ces odeurs en la stockant au frais dans un bidon fermé.

3 –L’urine est trop concentrée et ne doit pas être utilisée pure sur les cultures. Vous pouvez l’utiliser pure, mais au moins quinze jours avant la plantation sur un sol bien préparé. Mais l’idéal est de la diluer avec de l’eau de pluie à 1/20e. Même diluée, elle doit être apportée au sol et non sur la végétation, où elle risque de créer des brûlures. Cela limite également les risques sanitaires et les pertes d’azote (émissions d’ammoniac). L’arrosoir reste le meilleur outil, mais l’arrosage au goutte-à-goutte est également possible, en surveillant le colmatage des goutteurs. Et gardez une marge de sécurité en cessant les apports trois à quatre semaines avant la récolte.

4 – Ce n’est pas un engrais complet. Ses teneurs en azote, phosphore, soufre et oligo-éléments sont très intéressantes, notamment au printemps pour le démarrage de la végétation. Mais au regard de sa forte teneur en azote, elle manque de potassium et de calcium pour être un engrais complet. La cendre de bois est très complémentaire avec sa grande richesse en potassium et en calcium, mais il faut l’utiliser avec mesure et l’éviter en sol calcaire. Pour Renaud de Looze, «le meilleur complément à l’or liquide, c’est l’or noir du compost », qui contient à peu près tous les éléments fertilisants nécessaires aux plantes, ainsi que du carbone pour la faune du sol et surtout de l’humus.

5 –Réservez-la en priorité aux cultures gourmandes. Les quantités totales apportées doivent être adaptées aux exigences des cultures. Renaud de Looze préconise de 1 à 3 l d’urine au m². Vous pouvez vous limiter aux légumes les plus exigeants, aux arbres et arbustes fruitiers et aux ornementales gourmandes.

 

Antoine Bosse-Platière

 

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