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Histoire d'eau

Par Hélène Riche Martorell, Jaillans (26)

Depuis combien de temps était-elle confortablement lovée dans le nuage ? 40 heures, 40 jours ?

Elle ne le savait plus car elle prenait grand plaisir à observer, de là-haut, la terre sous ses pieds, et elle hésitait à descendre. De là-haut, l'endroit semblait bien tentant avec des montagnes, des prairies, des ruisseaux et des rivières où elle pourrait se couler, courir follement pour rejoindre des fleuves et arriver dans les mers. L'idée de jouer ainsi lui faisait envie, mais elle voyait aussi la foule des humains qui couraient partout sans se préoccuper du lieu où ils étaient. Elle les voyait lâcher des détritus au fil de leur déplacements ou les déverser lorsqu'ils sortaient de ces drôles de boîtes toutes bétonnées où ils se terraient, surtout la nuit. Elle craignait pour sa belle robe argentée et transparente qui lui donnait l'impression d'être belle et désirable. Mais désirable pour qui au milieu de ces humains qui s'agitaient de la sorte ?

Aussi, elle laissait passer le temps dans sa douillette maison vaporeuse en remettant toujours à plus tard sa décision.

C'était sans compter sur celles qui l'entouraient et qu'elle voyait régulièrement faire le grand saut sans les revoir ensuite. La terre semblait si grande ! Elle subissait régulièrement des moqueries et des exhortations : « Mais tu n'en as pas assez de faire ainsi le poireau, en attendant on se demande bien quoi ? », « Mais vis ta vie, appuie sur le champignon et saute ! », Alors, elle faisait la coquette et s'enfonçait encore plus douillettement dans le nuage.

Autour d'elle, son inaction faisait de plus en plus jaser. « Les gouttes d'eau ne sont pas créées pour rester ainsi en suspens, elles doivent aller abreuver la terre ». Un petit complot finit par se mettre en place et, un soir d'été, après une journée de chaleur écrasante, le tonnerre arriva et avec ses secousses, ses grondements, fit éclater le nuage. Elle n'eut plus le choix, ne put se rattraper à rien et la chute eut lieu en compagnie d'un grand nombre de ses semblables.

Finalement, c'était amusant de voir la terre se rapprocher de plus en plus vite, de prendre de la vitesse, de s'entrechoquer avec ses copines et puis, piaf ! ça y est, elle est arrivée. Arrivée sur la planète terre, dans un déluge d'eau dont elle est un des éléments composants. Mais, cela ne doit pas s'arrêter pour autant. La force du choc et la masse de toutes ses semblables font qu'elles commencent à rouler, à couler sur le sol, à se rejoindre, à se regrouper. Quelle fête !

Elles sont omniprésentes et maîtresses des lieux car les humains sont bien cachés par peur de se mouiller. Quelle transition avec le calme de sa vie dans le nuage, car tout est bien agité ici.

Peu à peu, le courant d'eau s'apaise, devient plus paisible et coule tranquillement dans un chemin préparé pour lui, un ruisseau.

La petite goutte reprend ses esprits et se dit qu'elle s'était bien pris le chou lorsqu'elle était dans le nuage car, finalement, la vie sur terre paraissait pleine de péripéties et de choses amusantes à réaliser.

Elle continue à suivre ainsi le ruisseau en admirant le vert de l'herbe, des arbres, le ciel toujours menaçant. La lumière est belle et le paysage resplendit comme dans un écrin en le découvrant ainsi. Mais, tout à coup, au détour d'une pierre, elle se bute sur une masse informe qui n'a pas l'air de faire partie de l'environnement : « C'est un sac en plastique » la renseigne ses compagnes.

« - Et, c'est quoi ?

- Un déchet, quelque chose oublié là par les humains, qui ne se détruit pas et peut rester là longtemps.

- Quoi, les humains peuvent ainsi souiller et endommager la terre ?

- Bien sûr, qu'est-ce que tu crois ? Quelques-uns réagissent, expliquent aux autres, comment gérer les déchets, les déposer dans des bennes de recyclage pour les détruire proprement, mais ils ne sont pas écoutés par tous, loin de là.

- Et pour nous, c'est dangereux ?

- Cela nous encombre, nous oblige à charrier des choses inutiles au lieu de faire resplendir notre transparence et toutes les autres beautés que nous pouvons transporter. »

Ces réflexions la laissèrent songeuse et elle poursuivit sa route en se demandant quelle allait être sa prochaine découverte.

La voici qui s'émerveille et s'amuse encore car des rochers dans le lit du ruisseau l'obligent à faire des sauts. Pour cela, elle s'agglutine à ses semblables et elles réalisent ensemble de belles glissades sur les rochers. Sa bonne humeur est retrouvée ainsi que sa joie de découvrir.

Elle continue sa route, pleine de gaieté mais, elle se rend soudain compte que des odeurs bizarres l'environnent et que des substances aux couleurs tout aussi bizarres se mêlent à ses compagnes et elle-même.

« - Qu'est-ce que c'est encore ?

- De la pollution. Difficile de dire si c'est de l'essence ou une autre substance chimique qui vient se mêler à nous. Mais, c'est cela le plus dangereux car nous pouvons perdre toutes nos qualités et notre beauté avec ses produits.

- Mais d'où cela vient-il ?

- Des humains, encore. Ils ne font pas attention et déversent leurs produits n'importe où.

- Mais, ils ne savent pas que c'est dangereux pour nous ?

- Beaucoup le savent et amènent leurs produits pour les recycler d'une manière qui ne viendra pas nous polluer, mais ce n'est pas le cas de tous. Certains semblent toujours croire que les ressources de la terre sont à leur disposition et n'ont pas à envisager autre chose que d'en profiter. »

Après ce temps de jeu dans les cascades, ces explications lui font oublier sa joie et elle continue sa route encore plus songeuse. La terre est un tel trésor, pourquoi certains humains se mettent-ils dans une position de ravageur ?

Elle se laisse couler avec ses compagnes. Le ruisseau est devenu plus gros au fil de l'avancée.

Il s'est regroupé avec d'autres et est devenu un fleuve. Une sensation de puissance et de force l'envahit de sentir ainsi la masse qu'elles représentent toutes. Ensemble, elles pourraient véhiculer des choses lourdes et les emmener loin. Mais, un drôle de bruit grossit de plus en plus, elle sent qu'elle et ses compagnes sont emmenées inexorablement dans un lieu sombre et bruyant.

Pas d'autre choix que de continuer à avancer, à aller de l'avant. Elle est obligée de passer à travers une machine, il fait de plus en plus chaud, plus personne ne rit et ne fait la fête car cet endroit est bien désagréable. Enfin, c'est la sortie et elle revoit le ciel mais, elle a toujours tellement chaud.

« - Mais, que s'est-il passé ?

- C'est une centrale nucléaire, ici, nous sommes obligées de travailler, de refroidir le réacteur.

- Mais pourquoi ?

- Les hommes fabriquent ainsi de l'électricité pour s'éclairer et faire fonctionner des appareils. C'est le progrès, disent-ils.

- Mais ils sont obligés de nous donner chaud comme cela ?

- Cela va avec, nous allons refroidir. Regarde, nous sommes dans un lieu spécifique, cela s'appelle une piscine de refroidissement.

- Quoi, nous sommes prisonnières ?

- Non, juste le temps pour retrouver notre bonne température. Après, ils vont contrôler que nous ne transportons pas de radioactivité et ils l'élimineront si c'est nécessaire. Un nouveau contrôle, et nous retrouverons notre liberté, nos ruisseaux, nos fleuves. »

Décidément, ces humains font de drôles de choses. Elle qui ne voulait que leur faire profiter de sa fraîcheur et de sa pureté ...

Elle attendit donc la fin de tout ce processus pour retrouver le cours du fleuve. Même si tout redevint agréable, elle décida qu'elle avait besoin d'une pause pour s'y retrouver et digérer toutes ces surprises.

Elle se rapprocha du bord et put s'y accrocher. Il y avait de l'herbe dans laquelle se mêlaient d'autres plants avec des fruits qui s'avérèrent être des fraises.

Elle s'enfonce dans la terre au milieu d'elles et rejoint ainsi les racines d'un arbre.

Voilà un tout autre milieu. Ah, un habitant.

« - Qui es-tu ?

- Un asticot. Je vis ici car la mouche qui m'a pondu s'est envolée et j'essaie de grandir et me transformer. Ensuite, à moi les cieux pour voler partout et chercher des lieux pour manger ce qu'il me plaît.

- Je me demande moi aussi si je ne ferais pas mieux de rejoindre le ciel, mais j'ai besoin d'un nuage pour y habiter car je ne vole pas.

- Ne raconte pas de salades. Tu es très utile ici pour abreuver les plantes et les humains. Tu peux rouler où tu veux et découvrir beaucoup d'endroits.

- Mais j'ai aussi fait de drôles de découvertes sur mon chemin, constaté la pollution que les humains produisent et qu'ils semblent ne pas prendre en considération.

- Oui, certains, mais prends confiance, de plus en plus, le respect de l'environnement émerge et les intérêts de la terre sont pris en compte. Les humains savent qu'ils ne peuvent détruire le lieu où ils habitent, car ils savent aussi qu'ils n'ont nulle part ailleurs pour vivre.

- Je vais essayer de te croire, d'y croire, mais je crois que j'ai vraiment besoin de me régénérer pour continuer. »

Elle s'approche alors d'une racine de l'arbre, attend d'être aspirée par elle. Elle communie avec la force de l'arbre, son énergie et essaie de lui apporter sa substance pour l'aider à composer sa sève. Lentement, elle monte à l'intérieur de la racine. Elle commence à percevoir la lumière, mais bien filtrée par la masse du tronc.

Et elle monte, elle monte à l'intérieur du tronc en suivant le courant de la sève. Elle sent qu'elle arrive dans une branche en ressentant son mouvement dans le vent. Le courant de la sève la conduit ainsi doucement dans un rameau fin jusqu'à une feuille. Une lumière verte l'environne et la chauffe doucement. Cette chaleur solaire est tellement bonne, douce et revigorante ! Elle se laisse faire et devient vapeur d'eau en s'évaporant ainsi de la feuille de l'arbre. Et elle continue son ascension à l'état de vapeur, elle monte, monte, monte....

La voilà très haut dans le ciel et elle prend sa place dans un nuage qui passe. Revoilà son confort douillet qui va lui permettre d'intégrer toutes ses aventures sur terre, de retrouver foi et dynamisme pour recommencer en apportant toute sa belle substance à un magnifique jardin, la terre et à tous ses habitants. C'est son pouvoir, à elle, si petite, même pas haute comme 3 pommes.

Hélène Riche Martorell

© 2008 Terre vivante