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P’tit Zé

Par Fabienne Damond - Neffiès (34)

À Tifraoute les rochers sont ronds. Certains sont aussi hauts que des palmiers, d’autres sont de la taille d’un pou, mais tous sont toujours ronds. Cela causait bien du souci aux habitants de Tifraoute pour bâtir leurs maisons. Car construire un mur avec des pierres rondes c’est comme poser deux billes l’une sur l’autre... Ça finit toujours par dégringoler. Et c’est ce qui arrivait souvent aux murs des maisons de Tifraoute. Un rien suffisait à les faire débarouler dans un grand « BROUM » et un nuage de poussière rose. Ah oui, parce qu’en plus de leur rondeur, les rochers, tout comme la terre, étaient couleur fraise écrasée. Enfin, tout cela rendait souvent les villageois de fort mauvaise humeur quand, au lieu d’aller boire le thé, il leur fallait reconstruire un mur.

Zemzem Tadabi était un garçon haut comme trois pommes mais malin comme un singe magot. Tout le monde le surnommait P’tit Zé. Il habitait avec sa famille dans une toute petite maison. Presque toutes les habitations du village étaient minuscules, car une petite maison, ça va plus vite à reconstruire qu’une grande. Les villageois vivaient donc le plus souvent dans une pièce unique qui, au cours de la journée, servait de cuisine, de salle à manger, de salon de thé, de salle de bain et, le soir venu, de dortoir. L’avantage d’une toute petite maison, c’est que l’on ne cherche jamais bien longtemps son cartable ou sa chéchia au moment de partir à l’école. L’inconvénient, c’est quand son grand frère s’endort avant vous et qu’il ronfle à faire tomber les murs !

Tous les jours en allant à l’école, P’tit Zé passait devant le palais en construction du Caïd Idraa. Le Caïd dans le village de Tifraoute, c’est le chef. Et en tant que chef, le Caïd Idraa voulait une maison plus grande que toutes les autres. Il forçait donc les villageois à venir tour à tour construire son palais. Si quelqu’un refusait, les hommes du Caïd le fouettaient ou allaient détruire sa maison. Parfois, ils faisaient les deux : c’est ce qu’on appelait la double peine. En attendant que sa demeure fut finie, le Caïd Idraa vivait sous une tente luxueuse, entouré de ses serviteurs.

P’tit Zé emmenait souvent ses chèvres dans les collines pour brouter quelques brins d’herbe sèche. Il quittait alors le village par le sentier longeant le palais du Caïd Idraa. Mais un jour, un chevreau trompa la surveillance du petit berger. L’animal était gêné par une paille pointue plantée dans sa laine qui le grattait affreusement. Il quitta le troupeau pour se frotter contre un des murs du palais qui s’effondra aussitôt dans un grondement terrible. P’tit Zé profita du nuage de poussière rose pour détaler avec ses chèvres, mais le terrible chef des gardes, qui s’appelait Avü, avait aperçu le chevreau. Il s’empressa d’aller tout raconter au Caïd qui entra dans une telle colère que son visage devint rouge comme une tomate. Idraa ordonna la capture de tous les chevreaux du village pour les enfermer dans un enclos. Il ajouta qu’il en tuerait un par jour, le ferait rôtir à la broche puis le mangerait jusqu’à ce que le mur détruit soit remonté. Ainsi fut fait et les habitants laissèrent tristement les gardes du Caïd prendre leurs chevreaux.

Le Caïd avait déjà mangé quarante chevreaux le matin où P’tit Zé partit sur son chameau. En fait, c’était un dromadaire, avec une seule bosse, mais à Tifraoute toute le monde disait « chameau ». Comme tous les mois, il allait vendre, dans la vallée voisine, les poteries que sa mère fabriquait. Il cheminait sur le sentier du col quand son chameau s’arrêta. La bête souleva la queue et laissa dévaler dans la pente une dizaine de crottes rondes et dures. Neuf crottes s’arrêtèrent dans la descente, coincées par les pierres, les buissons ou les trous. Mais la dixième, évitant tous les pièges, roulait, roulait de plus en plus vite. Elle alla finir sa course à pleine vitesse contre une tour du palais du Caïd Idraa qui aussitôt s’écroula. Le garde Avü inspecta les environs de la tour une fois que la poussière se fut dissipée. Il trouva la crotte responsable de la destruction et alla faire un rapport à son maître. Le Caïd piqua aussitôt une terrible crise et, rouge comme une pivoine, ordonna que l’on capture tous les chameaux du village pour les enfermer eux aussi dans l’enclos. Il ajouta qu’il en tuerait un par jour, le ferait rôtir à la broche puis le mangerait jusqu’à ce que la tour détruite soit rebâtie. Ainsi fut fait et les habitants laissèrent tristement les gardes du Caïd prendre leurs chameaux.

Le Caïd avait déjà mangé quarante chameaux la nuit où la pluie tomba. C’est toujours la fête à Tifraoute quand il pleut car cela est très rare. Au matin, sur le chemin de l’école, les enfants s’amusaient dans les nombreuses flaques d’eau. Certains passaient dedans à vélo pour éclabousser les passants tandis que d’autres y faisaient flotter des écorces de palmier en guise de bateaux. Ce fut Ali, le farceur, qui le premier se baissa pour ramasser une pleine poignée de boue rouge qu’il lança. P’tit Zé, qui la reçut en pleine poire, riposta aussitôt... Quelques secondes plus tard, une gigantesque bataille de boules de boue avait lieu, juste aux pieds des remparts du palais. Le garde Avü et ses hommes, alertés par les hurlements des enfants, se précipitèrent pour voir ce qu’il se passait. C’est alors qu’une boule vola au-dessus des têtes pour aller s’écraser sur le haut du mur. Une grosse pierre, déséquilibrée, oscilla d’avant en arrière, et d’arrière en avant, puis tomba, entraînant avec elle toute une partie de l’épais rempart. Avü ordonna à ses hommes de se saisir immédiatement de tous les enfants présents et les fit emmener au Caïd Idraa sous la menace de leurs armes. Quand on eût expliqué au Caïd toute l’affaire, il entra dans une effroyable fureur et, rouge comme un coquelicot, les yeux exorbités, hurla aux enfants terrorisés : « Misérables asticots ! Ravageurs de palais ! Larves de zeuzère ! Vous êtes le déshonneur de vos aînés ! J’ordonne que vous soyez enfermés sur le champ dans l’enclos des bêtes. » Comme en plus d’être colérique, il avait une araignée dans la coloquinte, il ajouta : « J’en ai assez, assez et plus qu’assez de voir les murs s’effondrer pour un oui ou pour un non. Je veux pour mon palais des murs capables de résister au souffle de la tempête, au fracas de la foudre et à la force d’un chameau. À partir de demain, si personne ne trouve de solution, je tuerai chaque soir un enfant, le ferai rôtir à la broche et le mangerai. » Le vent propagea la nouvelle et tout le village de Tifraoute fut sens dessus dessous. Comment sauver les enfants ? Tout le monde savait bien que lorsqu’un chameau s’appuyait sur le mur d’une maison, celle-ci s’écroulait aussitôt. Cela durait depuis toujours à Tifraoute et on ne voyait pas comment cela pouvait changer. Les pères et les mères se mirent alors à pleurer de désespoir.

Dans l’enclos des bêtes, les enfants étaient complètement paniqués. Ils gémissaient, sanglotaient et ne cessaient de se poser l’atroce question : lequel d’entre eux serait le premier tué ? Seul P’tit Zé ne disait rien et semblait perdu dans ses pensées. Soudain, il aperçut une grosse larme qui dégoulinait sur la joue d’un petit garçon inconsolable. Cette larme finit par s’écraser sur le sol, se mêlant à la terre pour former une perle de boue. P’tit Zé s’écria : « Je crois que j’ai une idée ! De toute façon, je ne vais pas rester à faire le poireau sans rien tenter. Il faut essayer quelque chose ! » et se mit à creuser la terre à mains nues. Ali, étonné, lui demanda « P’tit Zé ? Qu’est-ce que tu fabriques ? » mais son ami ne répondit rien, continuant de creuser à en perdre haleine. Sans réponse, Ali vint se joindre à lui, bientôt rejoint par tous les autres. Tous creusaient en silence la terre rouge, soulevant des nuages de poussière. Quand il y eut un énorme tas de terre, P’tit Zé leur dit « Ça suffit, il y en a assez. Maintenant allons remplir les jarres d’eau et renversons-les sur la terre ». De cette façon, ils firent de la belle boue rougeâtre, semblable à celle de leur malheureuse bataille. Puis ils mélangèrent la paille de l’enclos avec la boue. Pour finir, ils ajoutèrent les crottes de chameaux avec lesquelles ils jouaient parfois aux billes. Le résultat du mélange était une drôle de pâte consistante, mais pas très appétissante. P’tit Zé alla ensuite arracher deux grandes planches à la clôture sans se faire remarquer par les gardes. Les deux planches servirent de moule pour couler la tambouille. La nuit était bien avancée quand ils purent admirer dans un rayon de lune leur ouvrage terminé. Tous avaient le dos en compote, les mains boueuses et des brins de paille dans les cheveux, mais ils avaient réussi à faire un muret de deux coudes de haut et de trois pas de longueur. P’tit Zé déclara enfin que tout le monde avait bien travaillé et qu’il suffisait maintenant de laisser faire l’astre solaire et le vent.

L’aube arriva, le vent se leva, la journée passa. Vers la fin de l’après-midi, le Caïd Idraa s’approcha de l’enclos, escorté par Avü et sa garde. Il venait dans le but de mettre ses menaces à exécution. Il fut bien surpris de trouver tous les enfants assis sur un muret de terre au milieu de l’enclos des bêtes. Et à leurs pieds, un chameau était allongé, paisible, le flanc appuyé contre le petit mur. Jamais de mémoire de vieux on n’avait vu ça à Tifraoute. Un murmure monta de la foule qui s’était massée près du palais. Le Caïd libéra les enfants sous les youyous, mais garda P’tit Zé prisonnier. Il voulait la formule qui rendait la terre aussi dure que la pierre. Avec l’aide et la recette de P’tit Zé Tadabi, le Caïd fit construire un magnifique palais de terre. Il était aussi solide que la pierre, beau comme le désert, frais en été et chaud en hiver. Partout dans la région on se mit à faire de même. Bientôt les maisons ne furent plus en pierres rondes mais faites avec cette bonne tambouille qu’on appela du « ptizé » en l’honneur de son inventeur. Le pauvre P’tit Zé, lui, était toujours retenu dans la prison du palais. Le Caïd Idraa avait peur que ce garçon si intelligent et maintenant si populaire lui prenne un jour sa place de chef.

Comme il en avait si souvent rêvé, le Caïd fit donner une fête somptueuse. Tous les riches de la région se pressèrent pour admirer le fabuleux palais dont tout le pays parlait déjà. Des vitres de cristal finement ciselées d’argent ornaient les fenêtres, les portes de bois d’essences précieuses étaient richement sculptées et des centaines d’oiseaux égayaient de leurs chants les allées plantées de fleurs rares. La splendeur du palais du Caïd Idraa arriva vite jusqu’aux oreilles du sultan qui voulut voir cela de ses nobles yeux. Il voyagea avec sa suite jusqu’à Tifraoute. Le palais lui parut aussi solide que la pierre, aussi beau que le désert et quand il sut qu’il était frais en été et chaud en hiver, il en fut très jaloux. Le souverain se dit que ce Caïd Idraa qui avait un si beau palais pourrait bien vouloir prendre sa place. Il le fit donc arrêter sur le champ par son armée. Le Caïd Idraa et sa garde furent jetés en prison tandis que P’tit Zé put en sortir.

Une fois libéré, P’tit Zé raconta son histoire au sultan qui décida qu’il deviendrait le Caïd de Tifraoute le jour de sa majorité. Puis le sultan s’en retourna, emmenant Idraa, Avü et les autres dans ses prisons. Après avoir été fêté par tout le village, le petit héros pu enfin retourner vivre avec sa famille. Sa maison avait bien sûr été reconstruite en ptizé. Elle avait désormais une chambre supplémentaire où dormait toute la famille. Bien plus tard, P’tit Zé fit transformer le palais en école et de l’avis de tous fut le meilleur Caïd que l’on connut.

Depuis ce temps, partout sur notre petite planète, on utilise encore la fameuse tambouille. On l’appelle désormais « pisé » en souvenir de P’tit Zé et beaucoup pensent qu’on n’a pas trouvé mieux depuis pour construire des maisons.
À Tifraoute, les rochers sont toujours ronds, la terre toujours couleur fraise, mais les maisons sont en pisé et à longueur de journée, on peut voir les ânes, les chèvres et même les chameaux s’y frotter le dos !

Fabienne Damond
© 2008 Terre vivante