M. Arnould |
La petite bande de stagiaires a le nez collé au sol, dans le verger conservatoire de Briant, au cœur du Brionnais, cette partie sud de la Bourgogne où la vache charolaise règne en maître. Alice Pélissot, viticultrice dans l’Aube, Laurent Lacroute, garagiste reconverti en éleveur de vaches Aubrac ou Pauline Arnoux, apicultrice et enseignante en BTS agricole… inventorient et comptent les plantes, sous la houlette de la formatrice, Delphine Suzor, qui a pris le relais de Gérard Ducerf pour les stages. La tâche n’est pas simple. Reconnaître le plantain lancéolé, le rumex, le bouton d’or, la vesce, le coucou ou l’oseille des prés est à la portée de tout jardinier un peu averti. Mais quand il s’agit de distinguer le vulpin des prés de la fétuque élevée ou le dactyle aggloméré du pâturin des prés, ça se corse ! Seuls quelques stagiaires férus de botanique, comme Émilie Cuissard, ethnobotaniste et autrice de livres, ou Vincent Boyelle, qui a créé son jardin-forêt dans l’Oise, arrivent à identifier les poacées – qu’on appelait autrefois les graminées. Delphine donne quelques clés pour les distinguer, soulignant notamment l’importance de la ligule, petite languette à la jonction de la gaine et du limbe des feuilles, dans le prolongement de la gaine. Elle est courte, tronquée et denticulée sur la houlque laineuse, pointue et blanchâtre sur le pâturin annuel, assez courte et tronquée sur le vulpin des prés… Mieux vaut avoir amené sa loupe de botaniste ! Il faut aussi s’attarder sur la panicule, l’inflorescence caractéristique des poacées, en forme de petit sapin sur le pâturin des prés, ou étroite et dressée sur la fétuque rouge… Le toucher peut aider : avez-vous déjà prêté attention à ces feuilles de poacées qui accrochent votre doigt quand on les caresse à rebrousse-poil ? On dit qu’elles sont “scabres”, et il s’agit des feuilles de fétuque élevée. Parfois, l’odeur concourt aussi à l’identification : ainsi la flouve odorante, poacée à l’odeur caractéristique de coumarine, qui évoque le foin coupé ou l’amande amère.
L’analyse des sols passe par la difficile identification des poacées (graminées) – ici, dans le verger conservatoire du Brionnais, à Briant (Saône-et-Loire). La fétuque élevée et le vulpin des prés font partie de la dizaine de poacées identifiées sur la parcelle, sur un total de 25 plantes inventoriées.
K. Ziarnek/CC BY-SA 4.0 |
Savoir compter les plantes
Au total, l’inventaire établit la présence de 25 plantes sur la surface scrutée par la douzaine de stagiaires. Les mousses ne sont pas prises en compte. « Elles ont été les premiers végétaux sur terre et se sont développées il y a 425 millions d’années, directement sur la roche, sans aucune racine », précise Delphine Suzor. « Si elles poussent, c’est qu’elles retrouvent les conditions de vie sur un caillou. Ça veut dire qu’il y a 1 ou 2 millimètres du sol qui sont complètement lessivés avec une acidification de surface. » Il faut maintenant attribuer un coefficient d’abondance à chacune des plantes, en faisant le décompte de leur densité au m2, depuis 0 si on n’a que quelques individus voire un seul, jusqu’à 5 lorsque la plante couvre entre 75 et 100 %.
« Un nombre de plantes inférieur à 20 indique une biodiversité faible. Au-delà de 150 plantes, on considère qu’on a affaire à une exceptionnelle diversité », explique la formatrice. « Gérard Ducerf a comparé des inventaires des années 80 avec ceux des années 2010 dans les prairies et il a constaté une chute de diversité effarante. En AOC comté, dans les prairies naturelles de Chaffois, dans le Doubs, il avait compté 285 espèces. En 2010, c’était tombé à 40 espèces ! C’est dû au surpâturage et à l’épandage massif de lisier de bovin. » Mais attention, cet inventaire a besoin d’être complété : « Il faudra faire deux passages au minimum, voire trois : au printemps, à l’été et à l’automne, car il y a des plantes qu’on ne voit pas du tout à certaines périodes. L’été, notamment, on voit deux fois plus de plantes ».
En réalisant des milliers d’inventaires botaniques, soigneusement classés dans ses archives, Gérard Ducerf s’est créé une base de données considérable, lui permettant de relier telle plante spontanée à tel type ou tel état du sol.
M. Arnould |
Le but de ces inventaires ? Faire un état des lieux de la santé des sols, grâce à la flore spontanée. Depuis quarante-cinq ans, Gérard Ducerf a développé une méthode basée sur la phytosociologie, la science des associations végétales typiques des habitats naturels. L’ancien agriculteur a adapté cette phytosociologie pour mettre au point sa méthode de diagnostic des terres, principalement agricoles. La présence de plantes est révélatrice de l’état du sol et donne des indications sur son évolution. « La méthode Ducerf ne se substitue pas aux autres méthodes », précise Delphine Suzor. « Elle donne des paramètres : potentiel géologique du sous-sol, porosité, capacité de rétention en eau, hydromorphisme, aération des couches superficielles, pH, matières organiques carbonées avec distinction entre carbone soluble et carbone fixe… »
Symptômes ou causes ?
Dans cette approche, les adventices sont des symptômes et non des causes. « Le but d’une espèce vivante, c’est de coloniser de nouveaux milieux », poursuit la formatrice. « La question n’est donc pas : qu’est-ce que cette adventice fait là et comment s’en débarrasser ? Mais qu’est-ce qui fait qu’elle est arrivée là ? » Il faut savoir que, dans le sol, il y avait en moyenne 10 000 graines par mètre carré au début du XXe siècle. Aujourd’hui, avec l’omniprésence des herbicides, la moyenne est tombée à 3 000 graines. À l’évidence, toutes ne germent pas, la plupart sont en dormance. Chaque graine a besoin de conditions spécifiques pour lever : taux d’humidité, température, lumière (certaines graines ont besoin d’être enterrées profondément, d’autres non), taux de matière organique… Le plantain lancéolé, par exemple, germe quand le sol passe d’anaérobie à aérobie, c’est un critère de levée de dormance pour lui. Le coquelicot, lui, a besoin de lumière, d’un pH élevé et d’un taux d’humidité atmosphérique faible pour germer. Quant à la dormance des graines, elle peut durer des années : elle atteint 80 ans pour le coquelicot, et 1 200 ans pour un lotus. Record battu avec une graine vieille de 32 000 ans, congelée avec un mammouth, qui a germé une fois décongelée ! Souvent, ce sont les modifications physicochimiques du sol qui induisent la levée de dormance : par exemple, la variation des conditions de lumière entraînera la germination des digitales lorsqu’une forêt de Douglas est coupée à blanc. Ces modifications peuvent être le tassement ou le remaniement des couches superficielles du sol, un engorgement en eau plus ou moins prolongé, une période de dessèchement du sol ou encore le feu. C’est souvent l’intervention humaine ou un événement climatique qui modifient ces propriétés physicochimiques.
À noter que, si les espèces spontanées peuvent germer pendant des années, ce n’est pas le cas des espèces domestiquées : la domestication a diminué la durée du potentiel germinatif de nos haricots, panais ou autres salades, qui ne germent plus après quelques années – le pire étant le panais, dont les graines ne germent plus à 100 % au bout d’un an seulement. « La domestication a diminué l’adaptabilité de nos céréales, de nos légumes et de nos fleurs qui ne font pas le poids face à la concurrence de certaines adventices, qui sont de vraies guerrières. Ces pionnières sont révélatrices de l’état de santé du sol : lorsque le sol est dans l’ambulance, ce sont elles les urgentistes, chargées de ramener de l’énergie dans le système grâce à leur photosynthèse, » fait remarquer Delphine Suzor.
Selon la méthodologie de Gérard Ducerf, certaines plantes signalent particulièrement la déstructuration des sols : le séneçon, le datura et l’érigéron du Canada. Le biotope primaire de ces espèces, c’est-à-dire là où elles poussent naturellement, ce sont les sables, graviers et limons des vallées alluviales. Elles retrouvent l’équivalent de ce biotope naturel dans leur “biotope secondaire”, qui résulte de l’action humaine, à savoir les champs labourés qui présentent des caractéristiques similaires aux sables et graviers des vallées alluviales : ils sont souvent retournés par le tracteur, tout comme les bords de rivière, souvent chamboulés par les crues. Le liseron et le chardon, eux, sont un marqueur d’hydromorphisme. Leur biotope primaire, ce sont les bras morts des fleuves et les prairies inondables, souvent remués par les crues. Leur biotope secondaire ? Les prairies d’élevage amendées, les jardins ou les zones de maraîchage : des terres labourées qu’on remue elles aussi. Le rumex, lui, indique l’engorgement en matière organique – cette plante typique des vases et limons humides des vallées alluviales s’installe dans des biotopes secondaires tels que les prairies d’élevage intensif, vases des bords de mare et étangs artificiels, zones de maraîchage et jardins ou terrains incultes. « Non seulement le rumex signale un excès d’azote, mais sa fonction, c’est d’y remédier, ce qui peut lui prendre cinq ou six ans », précise la formatrice. Quant à l’ambroisie, dont le biotope primaire est constitué de zones semi-désertiques ou de sols pauvres en matière organique, elle choisit comme biotopes secondaires les bords de routes et chemins, les cultures intensives ou les friches industrielles ; elle signale ainsi une tendance à la désertification.
La présence de datura peut indiquer une pollution des sols aux métaux lourds, en particulier à l’arsenic dû aux pesticides.
T. Alamy |
Quant à l’érigéron du Canada, il révèle des sols compactés, au pH élevé, lessivés et/ou érodés, avec une perte de vie.
V. Quéant |
Combinaison d’espèces
Mais revenons à notre prairie du verger conservatoire. L’inventaire fait, il est reporté dans un tableau Excel en salle de classe. Le tableau est complexe, avec des abréviations énigmatiques, issu de quarante-cinq ans de cogitations et d’analyses par Gérard Ducerf. « Chaque plante allume plusieurs colonnes, en fonction de son coefficient d’abondance. Chacune a plusieurs indications potentielles et ça peut être contradictoire. Ce qui donne vraiment des informations, c’est la combinaison de toutes les espèces les unes avec les autres. C’est ensemble qu’elles forment un tableau cohérent, » prévient Delphine Suzor. Au regard de notre inventaire, on a une vision assez précise de l’état de santé du sol du verger : bonne vitalité, bonne activité biologique, bonnes réserves de carbone fixe (appelé aussi matière organique stable), érosion minime, pH virant légèrement vers le basique (calcaire) d’où un équilibre entre champignons et bactéries, un peu de lessivage de l’azote, et stock de carbone soluble (humus) un peu faible.
Il faut avoir l’œil exercé de Delphine Suzor, formatrice à Promonature, pour différencier la renoncule âcre, le “vrai” bouton d’or, de la renoncule bulbeuse, dont la tige est renflée en bulbe à la base. La position des sépales et la forme des feuilles sont d’autres indices. Les deux sont abondantes dans les prairies, tout comme le dactyle aggloméré.
M. Arnould |
Un peu d’agronomie
“Carbone fixe”, “carbone soluble”… Tous les jardiniers ne sont pas familiers de cette terminologie, mais elle induit des actions très familières : pailler avec des feuilles mortes à l’automne et apporter du compost au printemps. En effet, un sol qui contient beaucoup de carbone fixe a bénéficié d’apports de matière organique très carbonée en fin de saison (feuilles mortes, broyat, branchages…). Cette matière organique est prise en charge par les bactéries anaérobies et les champignons, qui travaillent par températures basses, et qui vont transformer cette matière en carbone fixe. « C’est cet “humus dur” qui structure le sol et l’aide à gérer l’eau », précise Delphine Suzor. « Un sol bien structuré fonctionne comme une éponge : lorsqu’il fait sec, sa couche superficielle a moins d’eau mais sa structure reste aérée, elle conserve des échanges gazeux avec l’atmosphère. Tandis qu’un sol hydromorphe fonctionne comme une piscine, soit il est plein d’eau, soit il est vide et il devient dur comme de la pierre. Il y a perte de porosité et il aura le plus grand mal à absorber l’eau quand il pleuvra à nouveau. »
Véronique de perse
V. Quéant |
Le carbone soluble, lui, provient d’apports de matériaux tels que le compost mûr, le fumier composté ou le “vrai” BRF (broyat de jeunes rameaux). Ces apports, à effectuer au printemps, sont transformés par les bactéries aérobies et les champignons, et permettent de créer le complexe argilo-humique. Cette activité bactérienne mettra à disposition les ions solubles qui alimenteront directement les racines des plantes. Schématiquement, dans le sol, on a donc d’un côté le carbone fixe, qui donne des sols structurés, et le carbone soluble, qui nourrit les plantes.
Lampsane commune
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Pour notre verger conservatoire, qui a de bonnes réserves de carbone fixe mais un stock de carbone soluble (humus) un peu faible, Delphine Suzor préconise donc « d’envisager des actions pour faire remonter le stock de carbone soluble, en ajoutant du compost mûr au printemps, 500 g à 1 kg au m2. Car il faut faire attention, on voit que le carbone soluble est en train de baisser dans ce verger ». En revanche, nul besoin de nourrir le sol à l’automne en matières ligneuses (feuilles mortes, broyat), puisque les réserves de carbone fixe sont suffisamment importantes. Le bilan est fini, les charolaises qui paissent à côté du verger nous regardent fixement. Leurs bouses, bien compostées, pourraient être utiles pour amender le verger…
Helminthie fausse vipérine
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Marie Arnould
Cas de figure
Un diagnostic réalisé sur une parcelle de pommes de terre à Labarthe (Lot-et-Garonne) en juin 2024 comptabilisait 23 plantes, dont une très importante présence de véronique de Perse (coefficient 5, soit un taux de recouvrement situé entre 75 et 100 %), beaucoup d’helminthie fausse vipérine (coefficient 2, entre 10 et 25 %), et une présence de grande prêle, géranium disséqué, myosotis des champs, laiteron rude et verveine officinale (coefficient 1, entre 5 et 10 %). Liseron des haies, cirse des champs, cirse commun, gros chiendent, géranium mou, laitue scariole, lampsane commune, plantain lancéolé, renouée des oiseaux, rumex crépu, séneçon vulgaire, pissenlit dent-de-lion et vesce commune complétaient le tableau.
Le diagnostic enregistrait une faible biodiversité (moins de 25 espèces) et un pH aux alentours de 8 (soit franchement basique). Avec, dans les points forts, un stock en carbone fixe correct et une vie des microorganismes aérobies bien présente sur cet inventaire de juin. Mais il pointait quelques signes inquiétants, notamment : « un manque de porosité du sol ; des périodes d’anaérobiose trop prolongées (s’expliquant par le fait que la parcelle est dans une zone humide près d’un ruisseau) ; une faiblesse du stock de carbone soluble et un excès de présence de matières organiques azotées ».
Pour améliorer la situation, le diagnostic établi proposait de « faire des buttes, qui atténueraient les anaérobioses dues à la zone humide et de couvrir les passe-pieds de BRF. Et, après récolte des pommes de terre, de couvrir les planches avec un paillage de vieux foin ou paille de céréales, et d’effectuer un semis de plantes gélives si on envisage une culture de printemps, ou un couvert non gélif en prévision d’une culture d’été. Enfin, de faire des apports de compost mûr au printemps. Cette matière sera humifiée par la vie aérobie du sol, ceci aidera le sol à refaire du stock d’humus doux ».

















