Mon jardin sauvage | 4 saisons n°244

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Du hérisson au triton, du rouge-gorge au papillon, un jardin sauvage est l’occasion de vivre chez soi d’étonnants safaris, avec un bilan carbone nul. À quelques kilomètres de Rennes, en Bretagne, une famille se livre depuis plusieurs années à l’expérience d’un jardin réaménagé en refuge pour la biodiversité. Récit d’une aventure naturaliste ludique et à la portée de tous.
Mon jardin sauvage | 4 saisons n°244

Habitué des milieux frais et boisés, le crapaud commun (Bufo bufo) n’hésite pas à s’aventurer dans les jardins : tas de bois, mur de pierres sèches, galerie creusée par d’autres animaux ou cave sont autant de gîtes où il pourra venir hiverner.
S. Lefebvre |

2012. Une année particulière à bien des égards : nous fêtons notre trentième anniversaire, célébrons notre mariage, attendons notre premier enfant et acquérons une maison. Un virage à 180 degrés qui tranche avec de longues périodes passées en centre-ville ou à l’autre bout du monde comme écovolontaires dans la forêt tropicale. Comme beaucoup de jeunes couples, l’envie de retrouver le rythme des saisons, le contact de la terre et la sobriété au quotidien nous animent. Notre coup de foudre se porte sur une maison et son terrain de 1 200 m2 à Acigné, une commune de 7 000 habitants en Ille-et-Vilaine ; un petit coin de campagne en milieu périurbain, à 2 km du centre-ville et à 5 km de la rocade de Rennes.
Deux routes départementales passent à 100 et 300 m de la maison. Le champ voisin est cultivé en conventionnel (blé et maïs). À proximité se trouvent d’autres jardins et parcelles agricoles, des prés occupés par chevaux, ânes et moutons, et une parcelle privée (8 ha d’arbres de plantation) avec deux étangs. D’autres plans d’eau et la petite rivière du Chevré, affluent de la Vilaine, figurent dans un rayon d’un kilomètre. L’environnement, calme et proche de la nature, reste loin de tout parc naturel régional ou national ; l’espace naturel sensible (ENS) le plus proche est la forêt de Corbière, à 8 km. Nous récupérons les clés de notre nouvelle maison un soir d’octobre. Il fait nuit lorsque nous déménageons le premier carton. Devant la porte, une salamandre tachetée nous accueille. Pour des passionnés de faune, la rencontre est loin d’être anodine.

PREMIER ÉTAT DES LIEUX

Le terrain, recouvert de gazon, fait le tour de la maison. Arbres et arbustes lui donnent tout son charme, avec deux cerisiers, deux mimosas, deux chênes, deux photinias, un noisetier, un châtaignier, un tilleul, du houx, un arbousier et… un charme. Une vieille haie de thuyas et un îlot de plantes ornementales – lys, arum, bruyère, iris, laurier, lilas – cassent la monotonie de la pelouse. Le jardin est cerné par six massifs de bambous qui n’en finissent pas de s’étendre.
Plusieurs espèces d’oiseaux sont déjà là : mésanges bleues et charbonnières, merles noirs, grives musiciennes, étourneaux sansonnets, rouges-gorges familiers et moineaux domestiques. Nous sommes plus surpris par l’observation du crapaud commun, de la grenouille verte, du triton palmé et du triton marbré, bien visibles la nuit selon les saisons. Nous ignorons dans quel point d’eau ils se reproduisent, mais savons que ces amphibiens sont protégés. Leur présence est à prendre au sérieux. L’aventure du jardin sauvage débute dès 2013, pour préserver les espèces présentes et en inviter de nouvelles. Curieux de nature, nous restons de vrais néophytes sur les rudiments de la permaculture et du jardin vivant. Il faut se documenter, commencer simplement… Nous débutons un potager sans prétention ; chaque année agrandi et plus productif, il atteindra 60 m2 en 2020, réduisant d’autant la surface de la pelouse, comparable à un désert biologique.

LAISSONS FAIRE LA NATURE…

Bien entendu, nous bannissons tout produit chimique et oublions très vite l’image du jardin parfaitement entretenu. Il n’est pas question de tout contrôler mais, au contraire, de se laisser surprendre, d’accorder de la place à la spontanéité durant les premiers mois. C’est ainsi qu’apparaissent la digitale pourpre, la primevère, le coquelicot, la renoncule ou la marguerite. La notion de mauvaise herbe est vite reconsidérée et nous laissons pousser quelques herbes folles au pied des arbres, le long des bordures et des clôtures. Les fleurs de pissenlit et de trèfle ne sont plus systématiquement victimes de tontes prématurées et font le bonheur des abeilles et bourdons qui, dès le mois de mars, ont besoin de nectar et de pollen. Nous acceptons quelques orties, unique support pour les chenilles de plusieurs dizaines de papillons dont le vulcain ou le paon-du-jour, que nous voyons chaque année. Faucheux, limaces, araignées, guêpes, taupes : tous ces mal-aimés sont également admis.
Les trajets à la déchetterie pour sortir du jardin feuilles mortes, brindilles et branches sont limités au minimum, et réduits à zéro avec le temps : tous ces “déchets verts” sont entassés dans un coin du jardin. Troglodytes mignons et accenteurs mouchets y trouvent un site de choix et le hérisson en dispose comme lieu d’hibernation potentiel. Les bambous sont les seuls à avoir perdu le privilège du temps qui passe : les massifs dépassant 4 m de haut et 2 m de large en certains endroits, le premier vrai chantier a été leur élimination. Il aura fallu cinq années de coups de pelle et un godet de tracteur pour en venir à bout ! En dehors d’un vis-à-vis rapidement caché, cette plante n’apporte rien dans l’aménagement d’un jardin vivant, contrairement au lierre trop souvent arraché…
L’espace libéré a été conséquent et une multitude d’arbres, d’arbustes, de plantes aromatiques, nourricières ou d’ornement, ont comblé les espaces vacants. Quelques années plus tard, l’ensemble se veut bien plus champêtre et offre un garde-manger de choix (pommier, poirier, kiwi, groseillier, myrtillier, vigne, sureau noir, cornouiller sanguin, prunier, viorne, aronia, amélanchier, chalef d’automne, goji, etc.), que nous partageons avec la faune. Façades et clôtures ont été habillées de chèvrefeuille ou de clématite, à l’origine des premières observations du moro-sphinx et de l’araignée-crabe.
Aujourd’hui encore, nous plantons, choisissant de mieux en mieux les essences adaptées à notre climat et à notre sol. Plus de cent variétés différentes sont à ce jour présentes, agissant comme des aimants supplémentaires pour les arthropodes et les oiseaux. Chardonneret élégant, bruant zizi, mante religieuse, lepture rouge : chaque année qui passe étoffe notre inventaire. Le potager apporte aussi son lot de découvertes. En mai dernier, par exemple, la première larve de ver luisant (ou lampyre) observée sous le paillage est probablement à mettre en relation avec le nombre de limaces, dont l’insecte est un grand prédateur à ce stade de son cycle de vie !
Il ne serait pas honnête de laisser croire que nous laissons le jardin se transformer en jungle. La pelouse rase, choisie par les merles et grives comme terrain de chasse aux vers de terre, a encore sa place et offre à nos deux filles une aire de jeu appréciable.

DES AMÉNAGEMENTS POUR TOUS

Nous avons vite compris et expérimenté le fait qu’une poignée d’aménagements diversifiés peut suffire à accueillir une faune variée. Les premiers ont été mis en place pour les oiseaux : mangeoires en hiver et nichoirs au printemps. Devant leur succès répété, ces derniers sont chaque année de plus en plus nombreux et variés. En 2018, c’est la sittelle torchepot qui nous fera l’honneur de squatter un nichoir à mésanges… Les aménagements suivants furent des hôtels à insectes, d’abord achetés dans le commerce, puis faits maison. Les tiges creuses de bambous, dont nous ne manquons pas, sont les cachettes les plus convaincantes. Plusieurs abeilles solitaires, dont des osmies, les ont très vite adoptées pour pondre, au même titre que, plus ponctuellement, la sphex du Mexique, une guêpe solitaire. Plus tard, bûches percées et fagots de rosiers seront installés avec l’espoir d’agrandir la diversité des hyménoptères accueillis. Les claustras pleins ont été remplacés par des grilles, plus adaptées aux plantes grimpantes. Les grillages ont été coupés en divers endroits afin de créer des voies de passage pour les mammifères. Muret de pierres sèches, plaque de tôle au sol, compost en plein air, etc. : avec le temps, nous multiplions les micro-habitats.
La palme revient toutefois à la mare, creusée en mars 2015 et réalisée à l’aide du cahier technique de la Fédération des clubs Connaître et protéger la nature. Notre sol étant perméable, le point d’eau – 4 m de long pour 2 m de large et 80 cm de fond –, a été tapissé d’une feutrine et d’une bâche plastique, achetées en jardinerie. Des plants de joncs épars, d’iris des marais et de massettes à larges feuilles, ont été prélevés sur un étang voisin pour y être relocalisés, apportant probablement dans leurs racines les premières traces de vie (bactéries, larves d’insectes). Pourpier des marais, callitriche, rumex ont complété le tableau des espèces mises en eau, sur différents paliers. En moins de deux mois, gerris, notonectes, libellules et larves de tritons palmés ont fait leur apparition ! Avec maintenant cinq années de recul, la mare est sans conteste responsable, à elle seule, de l’arrivée de plus de nouvelles espèces que tout autre aménagement. Bon nombre d’oiseaux profitent aussi de ce point d’eau salutaire durant les chaleurs estivales.
Cette aventure naturaliste n’aurait pas la même saveur sans nos deux filles, qui donnent au terrain une haute valeur pédagogique. Herbier, landart, écoute de chants, etc. : les activités possibles sont nombreuses ! Au printemps, nous approchons sans crainte l’hôtel à insectes où s’agitent des centaines d’abeilles sauvages au caractère pacifique. Les soirs d’été, nous éclairons un grand drap blanc pour observer papillons et autres curiosités nocturnes.

À L’ÉCOLE DE LA NATURE

En automne, nous identifions chaque salamandre en dessinant leurs motifs, uniques à chaque individu. Quant aux espèces plus discrètes, hérisson et campagnol en tête, nous comptons sur notre piège caméra à détecteur de mouvement pour entrer dans leur intimité. Nos enfants ont été habitués dès leur plus jeune âge à manipuler les bestioles en tout genre, de la séduisante bête à bon Dieu à la repoussante tégénaire, du curieux triton à l’inquiétante couleuvre à collier. Ces deux dernières années, cet objectif de sensibilisation a passé un nouveau cap : notre jardin a fait l’objet d’un film documentaire et est devenu un lieu d’animation scolaire, où les enfants pêchent tritons et larves de libellules !
S’il est évident que notre jardin ne fait pas apparaître de nouvelles espèces, il a le mérite d’offrir gîte et couvert toute l’année à celles qui souhaitent en profiter. Trente espèces d’oiseaux, sept d’amphibiens, une de reptiles, neuf de mammifères et bientôt une centaine d’insectes et araignées : voilà le résultat de notre modeste inventaire familial…
Tous ces animaux ne sont pas réguliers et fidèles, mais tous sont passés par là. Alors, même si les observations de lucanes cerfs-volants ou de sphinx de la vigne se comptent chez nous sur les doigts d’une main, gageons que la multiplicité des jardins sauvages leur redonnera un nouveau souffle et que notre petit bout de terrain pourra s’inscrire dans un réseau de corridors biologiques de plus en plus vaste à l’échelle nationale.
Les projets ne manquent pas : tas de sable, gîtes à mustélidé, nichoirs à chouette… Notre démarche n’étant pas scientifique, beaucoup de questions restent aussi en suspens. D’où viennent précisément les nouvelles espèces recensées ? Combien d’insectes échappent à notre décompte ? Quoi qu’il en soit, le plus important est d’avoir en tête que la moitié des Français possèdent un jardin, soit une surface équivalente à celle de toutes les réserves protégées de notre pays !


Machaon et autres papillons

Si nous ne perdons pas de vue que 90 % des lépidoptères en France sont nocturnes, nous portons notre attention sur les papillons de jour, plus faciles à identifier : aurore, citron, tircis, azuré des nerpruns, etc., soit une dizaine d’espèces. Ils font partie de ces insectes qui nous motivent pour avoir un maximum de plantes dans le jardin. Petits coins d’orties, d’herbes folles, de prairies fleuries, buddleia, monnaie-du-pape : tout est bon à prendre ! La plus grande surprise, pourtant, est venue du potager lorsqu’en 2018, des plants de fenouil sont malgré nous montés en fleurs… très attractives pour les hyménoptères. L’apparition d’une nouvelle chenille – verte avec des bandes noires entrecoupées de points orangés, se révélant être celle du machaon – a marqué nos esprits. Le même scénario se répétant en 2019, nous avons consacré au fenouil un petit massif éloigné du potager, dont le but ne sera pas de fournir des légumes, mais d’admirer cette nouvelle star du jardin. Les adultes, aux ailes jaunes embellies d’un réseau de veines noires et de deux ocelles rouges, sont spectaculaires !


Des dragons dans le jardin

Avril 2019. Tritons palmés et tritons marbrés sont de retour dans la mare. Nous connaissons dorénavant bien ces animaux qui passent la mauvaise saison en phase terrestre, proche de la maison, et le printemps et l’été dans notre mare, depuis 2015, pour se reproduire. Ce matin, pourtant, lors d’une petite pêche à l’épuisette, notre grande fille se laisse photographier avec une nouvelle espèce : un triton alpestre ! Recensé jusqu’à 2 600 m d’altitude dans les Alpes françaises, ce triton est reconnaissable à la bande ponctuée sur les flancs, qui marque la limite entre une face supérieure bleutée et un ventre orange vif. La fine crête visible sur le mâle en période nuptiale en fait tout simplement un petit dragon dans le jardin… D’où vient-il ? Le mystère est total, mais il est possible que l’étang le plus proche, situé à 450 m d’ici dans une parcelle forestière, soit son site d’origine. L’enquête sera bientôt menée…


Le temps des poussins

C’est aux oiseaux que nous dédions le plus d’heures d’observation, principalement depuis les fenêtres du salon. Surtout au printemps, lorsque nos nichoirs prennent vie. L’un d’eux, équipé d’une petite caméra, offre chaque année l’un des rendez-vous les plus émouvants du jardin : le suivi quotidien d’une nichée de mésanges charbonnières ! Avec des centaines de becquées par jour sur chaque nichoir, nous réalisons à quel point le jardin pullule de chenilles… Confinés par le coronavirus, nous avons profité pleinement de la saison de reproduction des passereaux, en expérimentant l’affût ! Nous avons ainsi observé le rouge-gorge, auquel nous avions proposé un nichoir “low-tech” : un pot en terre cuite fixé à un mur. Quatre poussins y sont nés et les trajets répétés des parents pour les nourrir ont assuré le spectacle… Notre tente de camouflage deux places, mobile, a permis d’approcher les poussins du pinson des arbres, de la grive musicienne, du moineau domestique, du pigeon ramier et du discret troglodyte mignon. Ce dernier a d’ailleurs inspiré notre grande fille qui, de retour à l’école, a dessiné à l’aquarelle l’affût au troglodyte, faisant sourire sa maîtresse…


Mesdemoiselles les libellules

Juillet 2017, 6 h du matin. Mes paupières sont lourdes d’une nuit quasiment sans sommeil, mais je viens de vivre une expérience inédite : l’observation d’une naissance de libellule ! Combien sommes-nous à savoir que ces insectes passent plusieurs années de leur existence sous l’eau ? Après des mois de vie aquatique, les larves de libellules et de demoiselles, prédateurs féroces dans la mare, se fixent sur une tige aérienne pour entreprendre une métamorphose périlleuse qui enfantera un imago ailé, destiné uniquement à se reproduire. Inexistantes dans le jardin avant la création de la mare, les libellules ont rapidement trouvé ce nouveau point d’eau pour y pondre leurs œufs. Comment ne pas rester figé devant les acrobaties aériennes de ces petits bolides ultracolorés ? Petite nymphe au corps de feu, agrion jouvencelle, libellule déprimée, æschne bleue et sympétrum rouge sang : ces cinq espèces sont dorénavant des hôtes réguliers !


 

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Le machaon (Papilio machaon, photo) et le paon-du-jour (Aglais io) sont deux des papillons les plus spectaculaires à voir au potager. Prélever une chenille pour la nourrir de sa plante-hôte dans une boîte aérée est une expérience très pédagogique pour comprendre le cycle de vie de ces insectes : laissez-vous tenter par l’observation des chrysalides !
S. Lefebvre |

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Le triton alpestre (Ichthyosaura alpestris) et la mante religieuse (Mantis religiosa), sont deux espèces à avoir rejoint notre inventaire naturaliste plusieurs années après le début de l’aventure du jardin sauvage. Chacune de leur observation nous motive à poursuivre ce projet…
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Habitué des milieux frais et boisés, le crapaud commun (Bufo bufo) n’hésite pas à s’aventurer dans les jardins : tas de bois, mur de pierres sèches, galerie creusée par d’autres animaux ou cave sont autant de gîtes où il pourra venir hiverner.
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Chez les passereaux, les adultes poursuivent le nourrissage des poussins après la sortie du nid. Page de gauche, le pinson des arbres (Fringilla coelebs, ici un mâle), participe activement à limiter la prolifération de larves dans le potager.
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La libellule déprimée (Libellula depressa), à l’abdomen plat et large, s’invite dès qu’un point d’eau lui permet de pondre ses œufs, y compris en ville. Les jeunes et les femelles sont jaunes, les mâles ont un abdomen bleu.
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