Jardins familiaux : un monde à part au cœur de nos villes | 4 saisons hors-série n°40

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Ils existent depuis plus d’un siècle et sont plus que jamais indispensables : les jardins familiaux attirent aujourd’hui retraités, familles, nouveaux jardiniers urbains et habitants en quête de nature. Retour sur leur histoire et leur fonctionnement.

Jardiner – presque – comme à la maison et récolter pommes de terre, tomates, haricots, poireaux (les plus productifs) mais aussi courges, salades et choux…
A. Sécheret |

Cet article est extrait du magazine Les 4 saisons hors-série n°40.

 

Souvent invisibles depuis la rue, cachés derrière les voies ferrées, les cités, les friches ou les clôtures des zones pavillonnaires, les jardins familiaux constituent l’un des réseaux d’espaces les plus vivants de France : des millions de mètres carrés cultivés par des jardiniers amateurs et une histoire sociale qui remonte à la fin du XIXe siècle. Ils sont l’une des plus anciennes formes de jardinage urbain encore existantes en France. À la différence des jardins partagés – où l’on cultive ensemble une même parcelle, souvent sur une petite surface –, les jardins familiaux reposent sur un principe simple : on y jardine presque comme chez soi sur environ 170 m² en moyenne, tout en appartenant à une communauté structurée en association, avec ses règles, ses usages et ses solidarités. L’une des règles principales exigée par les associations est d’occuper au moins 75 % de la parcelle par des cultures vivrières. La plupart des associations demandent aussi une participation aux travaux collectifs. Selon une étude FNJFC (Fédération Nationale des Jardins Familiaux et Collectifs) et FranceAgriMer de 2010, les légumes les plus productifs qui y sont cultivés sont les pommes de terre, les tomates, les poireaux et les haricots.

Au‑delà des légumes récoltés, les jardins familiaux offrent quelque chose de plus essentiel encore : un espace où l’on respire, où l’on se retrouve, où l’on apprend. Pour beaucoup, c’est un refuge. « Quand je passe le portail, je laisse le travail derrière moi. Ici, je me reconnecte », confie Samira, jardinière à Aubervilliers. « Ce n’est pas seulement un potager, c’est un morceau de ma vie, un espace où on se sent utile, vivant, confie Rachid, sur une parcelle voisine qu’il cultive depuis quinze ans. Ici, j’oublie les soucis. On discute, on échange des graines, on rit. C’est notre campagne en ville ».


A. Sécheret |

Un patrimoine populaire

Les jardins familiaux sont nés avec la Ligue Française du Coin de Terre et du Foyer créée en 1896 par l’abbé Jules Lemire, député‑maire d’Hazebrouck, qui voyait dans la possession d’un petit lopin un moyen de lutter contre la misère et de redonner aux ouvriers « le goût du travail, de la famille et de la nature ». On parlait alors de jardins ouvriers, avant qu’ils ne deviennent familiaux et collectifs, à mesure que leurs fonctions évoluaient : produire, se nourrir, mais aussi respirer, partager, se retrouver.

Durant les Trente Glorieuses, l’urbanisation massive et l’essor des grands ensembles ont peu à peu relégué les jardins familiaux en périphérie, au point d’en provoquer la disparition dans de nombreuses communes. Mais le choc pétrolier de 1973, l’émergence de la “malbouffe” et les premiers scandales alimentaires ont révélé les limites du tout‑urbain et ravivé l’intérêt pour ces espaces nourriciers, qui retrouvent alors un rôle vivrier central. Aujourd’hui, face à la hausse des prix des fruits et légumes, aux inquiétudes sanitaires et au désir croissant de nature, les jardins familiaux apparaissent plus que jamais comme une réponse concrète aux dérives alimentaires et à la perte de qualité de vie en ville.

Deux structures prolongent cet héritage vivant, assurent la continuité des espaces en soutenant des milliers de jardiniers à travers la France : la FNJFC, héritière directe du patrimoine foncier des jardins ouvriers de l’abbé Lemire qu’elle a continué de développer ; et Jardinot, né en 1942 sous le nom de Jardins du Cheminot, développé autour du réseau ferroviaire par la SNCF pour inciter les cheminots à faire leur potager.


A. Sécheret |

La Fédération et Jardinot partagent un socle commun : un ancrage populaire, une vocation sociale et une éthique du partage. La FNJFC, forte de son important patrimoine historique, gère plus de 250 ha de jardins et réunit 200 sites de jardins familiaux soit environ 23 000 jardiniers et leurs familles. Aujourd’hui, elle accompagne et forme des associations locales et des collectivités dans la création et la gestion de jardins familiaux. « On peut agir en conseil ou en maîtrise d’œuvre totale, de l’implantation des cabanes aux arrivées d’eau », explique Jean‑Marc Thétas, trésorier national de la Fédération. Jardinot, qui a changé de dimension en 2005 en ouvrant les jardins à tous les publics – même si 80 % des jardiniers sont cheminots – gère 3 000 parcelles. Depuis dix ans, la structure mise aussi sur la pédagogie : jardins‑écoles, formations à l’animation et au jardinage écologique, transmission entre générations.

Toutes deux promeuvent une pratique écologique du jardinage avec le partage de nouvelles techniques culturales : zéro‑phyto, gestion économe de l’eau, accueil de la biodiversité compost, rotation des cultures. Toutes deux reposent sur des équipes salariées chargées d’accompagner les bénévoles et de faire vivre les jardins, en s’appuyant sur un réseau de jardiniers, souvent issus des classes moyennes ou populaires, qui transmettent leur savoir‑faire à de nouveaux publics. Les deux organisations gèrent avant tout de l’humain en accompagnant les responsables des sites de jardins. 


A. Sécheret |

Des réseaux engagés

Mais les deux structures souffrent surtout d’un manque de bénévoles référents : « Être responsable d’un jardin, ce n’est pas du bénévolat sexy ! Il faut le goût de l’administratif, de la rigueur, du temps », observe Loriane Pierre, salariée chez Jardinot. « Le monde associatif est en pénurie. Tout repose sur ceux qui acceptent de s’engager », ajoute Jean‑Marc Thétas. Pour les nouveaux venus, le message est clair : « Venez nous voir. Le jardinage, c’est un monde merveilleux ». Elles jouent aussi un rôle de médiation en cas de litiges et prodiguent des conseils dans la gestion des jardins. L’aspect collectif et humain des jardins familiaux, parfois invisible pour les non‑initiés, est pourtant central. « On n’est pas dans une parcelle avec des barbelés, remarque Jean‑Marc. Chacun doit passer du temps pour l’entretien des allées, des cabanes, des petites réparations… On n’agit jamais tout seul ». Cette dimension sociale implique aussi de gérer des tensions très humaines : « Un jardin, c’est une société miniature. Les conflits, c’est quotidien : débordements, incompréhensions culturelles, racisme, misogynie, vols… Le référent doit avoir les nerfs solides. » Mais la plupart du temps, les jardins deviennent un espace d’apprentissage mutuel : « Il y a des gens qui ne se parlaient pas. Après deux ans de cohabitation, ils sont devenus aujourd’hui les meilleurs amis du monde ».

 

Les réalités des listes d’attente

Si la Fédération est « propriétaire de terrains, de forêts, d’étangs et même d’une partie de béguinage dans le Nord », des années de sous‑investissement l’ont contrainte à vendre une partie de son patrimoine. La diminution du bénévolat et l’évolution du public fragilisent les jardins. Dans les zones urbaines en tension, c’est un travail quotidien pour sanctuariser ces espaces de nature populaire. Jardinot et la Fédération soutiennent ainsi les jardiniers et les associations locales, négocient avec les mairies, proposent des relocalisations, montent des dossiers de défense des espaces cultivés. « Un jardin, c’est plus qu’un potager : c’est une mémoire du territoire, insiste Jean‑Marc Thétas. Quand on supprime un jardin, on détruit un réseau d’entraide, une manière de vivre ensemble. Les villes veulent verdir, mais souvent sans comprendre que ces jardins sont déjà des oasis écologiques et sociales. Nous essayons d’expliquer qu’ils ne sont pas des réserves foncières à bâtir, mais des biens communs ». « Pour nous, l’avenir est clair : ces espaces ne peuvent que se développer car les villes ont besoin de jardins, et les gens de nature », ajoute Loriane Pierre.

Obtenir une parcelle n’est pas si simple : la demande explose, surtout en ville. La première étape consiste à identifier le jardin le plus proche. La Fédération propose une carte interactive de ses sites, Jardinot un annuaire complet de ses sections locales, et de nombreuses villes disposent d’un portail municipal répertoriant les jardins familiaux et partagés. La démarche est simple : remplir un formulaire d’inscription, parfois rédiger une lettre de motivation, fournir un justificatif de domicile et payer des frais d’inscription.

Le véritable obstacle, ce sont les listes d’attente. « Les zones en tension sont les grandes métropoles. En région parisienne, on ne parle pas en mois, c’est parfois trois à cinq ans », reconnaît Loriane Pierre. Certaines associations reçoivent des dizaines de demandes pour une seule parcelle, l’antériorité de la demande restant le principal critère d’attribution.

Des jardins ouvriers d’hier aux jardins familiaux et associatifs d’aujourd’hui, ces espaces demeurent des refuges indispensables dans un monde de plus en plus urbanisé et contraint. La FNJFC, Jardinot et les milliers de jardiniers qui les font vivre prolongent un héritage populaire tout en l’adaptant aux défis actuels : pression foncière, transition écologique, alimentation saine et accessible, besoin de lien social. En cela, ils restent plus que jamais des terres précieuses à protéger.

 

Aurélie Sécheret

 


Combien coûte un jardin familial ?

L’accès à une parcelle passe par une cotisation annuelle qui inclut l’adhésion à l’association, l’assurance et l’usage d’un cabanon ou d’un espace de stockage ainsi que, parfois, la facturation de l’eau. Son montant varie selon plusieurs facteurs. Le premier est le statut du terrain : certains propriétaires (communes, bailleurs, SNCF, FNJFC) mettent le foncier à disposition gratuitement, d’autres appliquent un loyer qui se répercute sur les cotisations.

Le coût dépend aussi des équipements à entretenir – cabanons, récupérateurs d’eau, clôtures –, financés soit par le propriétaire, soit par les jardiniers. Lorsque l’association assure seule l’entretien des espaces communs, elle doit investir dans du matériel, ce qui augmente le budget. L’accès à l’eau (puits, récupération, eau de ville facturée au compteur) varie également selon les sites. La vie collective influence enfin les coûts : repas de jardiniers, fêtes de saison ou travaux communs nécessitent un minimum de trésorerie. Selon une enquête de la FNJFC en 2023, la cotisation annuelle s’étend de 25 à 290 €, les montants les plus élevés correspondant souvent aux sites de jardins bénéficiant d’un appui salarié en plus du bénévolat local.

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