Pépiniéristes-collectionneurs, une espèce en voie d’extinction !

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S’engager pour la planète, proposer des solutions pour l’avenir… Entre coups de cœur et coups de griffes, des auteurs et acteurs de Terre vivante prennent la plume et livrent leur vision sur un thème qui les touche particulièrement. Brigitte Lapouge-Déjean, rédactrice des 4 saisons et auteure de nombreux livres sur les jardins d’agrément, pousse un vibrant cri d’alerte face à la situation précaire des pépiniéristes.
Reprenons le pouvoir sur notre santé

Naguère adulés pour leur expertise, ils s’effacent aujourd’hui dans un silence abyssal, victimes de l’explosion d’un pharaonique marché du végétal soutenu par des productions modernes intensives à diffusion mondiale, conduisant à une banalisation et une standardisation du vivant.

Si l’importance de la conservation de la biodiversité a bien été entendue par un grand nombre de jardinier(e)s, en ce qui concerne les semences de légumes et les espèces fruitières (tout ce qui atterrit dans notre assiette !), il n’en va pas de même pour tout ce qui est dit “ornemental”. C’est un pan entier du patrimoine de nos jardins qui risque de s’effondrer tant il faut d’abnégation aux “pépiniéristes-collectionneurs-multiplicateurs” pour maintenir leur savoir-faire et ce précieux patrimoine de milliers d’espèces et variétés, hérité de trois cents ans de passion.

Fine fleur de la production de pépinière française, ils sont les héritiers directs des horticulteurs-botanistes des XVIIIe et XIXe siècles ; ces derniers surent acclimater et multiplier des milliers d’espèces puis améliorer, hybrider peu à peu ce qui, aujourd’hui, constitue la base de tous nos jardins, tant au niveau des arbres, des arbustes, des rosiers que des plantes vivaces.

Naguère adulés pour leur expertise, ils s’effacent aujourd’hui dans un silence abyssal, victimes de l’explosion d’un pharaonique marché du végétal soutenu par des productions modernes intensives à diffusion mondiale, conduisant à une banalisation et une standardisation du vivant. Les végétaux ne sont plus cultivés de A à Z dans le respect de leur nature mais deviennent des “objets de déco” et leur mode de production se calque sur ceux de l’agriculture intensive. Énormes unités de productions sous serres chauffées, hyperspécialisation des structures, techniques culturales de plus en plus pointues faisant appel à la multiplication in vitro, aux intrants, à l’irrigation constante, à de nouvelles options de commercialisation, etc.

 

LA DISPARITION RAPIDE DE STRUCTURES SOUVENT FAMILIALES, TRANSMISES AVEC LEURS COLLECTIONS ET SAVOIR-FAIRE

Nos pépiniéristes-collectionneurs ne jouent pas dans la même cour et ne surfent pas la même vague. Sous la pression de la concentration des marchés, notamment par la grande distribution qui réclame toujours les prix les plus bas, le phénomène de spécialisation s’accompagne de celui d’une concentration des unités de production et d’une disparition rapide de petites structures, souvent familiales, transmises avec leurs collections et savoir-faire, sur plusieurs générations.

Comme pour l’ensemble du secteur agricole, nous voyons disparaître nos pépiniéristes préférés, faute de repreneurs lors des départs à la retraite, ou lassés des tracasseries administratives voire victimes économiques de l’arrivée du Covid-19, quand marchés et fêtes des plantes furent interdits et que seule la vente en ligne permit de sauver les meubles.

Et pourtant… si l’on veut bien réfléchir à nos lendemains botaniques, ce sont eux, les “petits”, ces hommes et ces femmes de terrain, de pleine terre, qui tiennent au creux des mains tout notre patrimoine dit “ornemental” mais essentiel aux équilibres d’un jardin et à notre émerveillement au fil des saisons.

Ce sont toujours eux qui sèment, bouturent, rempotent, divisent tout ce qui fait la richesse et la biodiversité de nos jardins. Ce sont eux qui engrangent patiemment des collections et s’engagent à les maintenir, sans aucune aide, sans soutien de l’État. Ce sont eux qui connaissent encore nos plantes par leur nom, petit nom et surnoms, qui parlent latin quotidiennement et détaillent la généalogie intime des rosiers. Eux qui sont capables d’attendre deux ans la levée d’un semis, cinq ans l’apparition d’une fleur… sans en tirer de bénéfice direct ; eux qui se lèvent les nuits de grands froids pour ajouter un voile P19 à leurs protégées et ne prennent jamais de vacances estivales pour en assurer l’arrosage.

Comment, connaissant le détail de leur quotidien, les écueils de leur production de plein air, de pleine terre, sans désherbants, sans pesticides, peut-on mégoter sur le prix d’un arbre qu’ils auront mis cinq ans à élever naturellement pour qu’il conserve ses qualités architecturales ? Ou sur celui des vivaces de semis au système racinaire parfait ? Il n’est plus possible de comparer leur production à celles des structures intensives, quasi surnaturelles, qui produisent un plant en quelques semaines.

Le temps et la patience sont encore de leur monde, mais peuvent-ils en vivre décemment… et pour combien de temps ?

 

À NOUS DE LEUR REDONNER DE L’OXYGÈNE

Qui pourrait les aider ? Certainement pas les pouvoirs publics pour qui ils n’existent même plus, tant leur production est devenue artisanale.

Si nous voulons encore conserver la richesse de ce patrimoine, avoir accès à ces trésors botaniques, voir fleurir les lilas de Lemoine ou les rosiers de Barbier, c’est à nous d’agir, même pour le plus petit jardin. Le pouvoir économique doit changer de mains et là c’est à nous de jouer, comme nous avons pu le faire lorsque les semences paysannes se sont trouvées en danger. À nous de délaisser les pétunias de février, les promos de tête de gondole, la vente en ligne qui ne s’appuie pas sur la production garantie d’un pépiniériste-multiplicateur. Il est temps de leur redonner l’oxygène d’une vraie rémunération pour tout ce travail de passion, cette attention de tous les jours qui nous garantit les plantes que nous aimons.

C’est ainsi que naitront de jeunes pépiniéristes prêts à prendre le relais, pour partager cette passion. Prêts à accueillir et conseiller chacun, pour que son jardin reste unique, peuplé d’espèces rustiques, résistantes ; pour qu’une visite en pépinière ait encore le goût de la découverte et de la fête.


Pépiniéristes-collectionneurs, une espèce en voie d’extinction !Brigitte Lapouge-Déjean, jardinière en bio, rédactrice des 4 saisons et de nombreux livres de jardinage aux éditions Terre vivante, avec son mari Serge Lapouge. Ils ont créé les Jardins de l’Albarède (Dordogne), qui ont obtenu le prix “Coup de cœur” 2010, décerné par l’Association des journalistes du jardin et de l’horticulture (AJJH) pour leur caractère novateur et bio.

Titwane |

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