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Cet article est extrait du livre La force du collectif de Nora Guelton, Mathieu Labonne & Aurélie Sécheret.
Dans un pays où le grand âge rime encore trop souvent avec isolement, précarité et établissements d’accueil saturés, des collectifs inventent d’autres manières de vieillir. Partout sur le territoire, des femmes et des hommes refusent la résignation. Ils imaginent des habitats solidaires et autogérés, mutualisent les espaces, cultivent des jardins partagés et réapprennent à prendre soin les un·es des autres.
Le lien social comme déterminant majeur de santé
Les chercheurs sont unanimes : la solitude nuit gravement à la santé. Elle augmente les risques de dépression, de maladies cardiovasculaires, de déclin cognitif et même de mortalité précoce, selon une étude publiée en 2023 dans Nature Human Behaviour. À l’inverse, ceux qui restent actifs, reliés, engagés, vivent mieux et plus longtemps. Comme le constate Pierre Lévy, accompagnateur de projets d’habitat participatif à l’association Regain et cofondateur de l’habitat intergénérationnel Les Colibres à Forcalquier, « vivre en habitat participatif, c’est prolonger la vie en bonne santé : les liens sociaux, l’activité, le sentiment d’utilité en sont les piliers ».
Dans cette perspective, l’habitat participatif, particulièrement adapté à l’âge de la retraite tant que l’autonomie est préservée, peut représenter une alternative aux structures médico-sociales. L’étude MADoPA sur le bien vieillir en écolieu bouscule nos représentations du grand âge : le vieillissement y est moins vécu comme une gestion du risque que comme une manière de conduire sa vie et de lui donner sens, animée par le désir de vivre ensemble selon ses aspirations. « On y voit la vie en mouvement, avec des personnes de 80 ans en pleine forme, qui continuent à bricoler, jardiner, débattre : une autre manière de vieillir », souligne Hervé Michel, l’un des co-auteurs.
Dans ces lieux, les aîné·es contribuent activement à la vitalité du collectif. Ce qui relie les habitant·es, jeunes et moins jeunes, c’est une écologie vécue au quotidien, fondée sur l’entraide et l’harmonie. Danièle Bacheré, cofondatrice de l’Oasis du Coq à l’Âme, résume l’esprit qui les anime : « Il y a une solidarité de la vie. Il n’y a pas d’un côté les jeunes et de l’autre les vieux : on se prend en charge ensemble, c’est le fil conducteur de l’accompagnement des aînés. » Vieillir y signifie aussi apprendre à composer avec ses limites : « ralentir, écouter son corps, être raisonnable, accepter ». Clarisse Gimat, habitante de l’écohameau du Plessis, le confirme : « Les retraité·es sont souvent les plus actifs dans le soin apporté aux espaces communs. Ils nous apprennent à prendre soin du vieillir, à accueillir les changements, à en faire quelque chose de collectif et de vivant. Vieillir, ce n’est pas un gros mot : c’est apprendre à changer ensemble. »
Des solidarités précieuses aux limites assumées
Ces collectifs n’ont cependant pas vocation à tout prendre en charge. Fonctionnant sur l’entraide informelle et la confiance, ils avancent souvent par tâtonnements. Pierre Lévy le rappelle : « La solidarité repose sur des affinités, des amitiés construites durant la période de vie en commun. Bien souvent, le lien créé entre personnes d’une même génération, qui partagent un rythme et des préoccupations proches, est plus efficace que la complémentarité intergénérationnelle. Mais quand la dépendance est trop forte, c’est souvent la famille qui prend le relais. Chaque écolieu est différent, tout dépend des liens qui se sont créés. Il y a des cercles d’entraide qui se forment, parfois jusqu’à la fin de la vie. » Chaque lieu compose ainsi avec ses propres ressources, ses liens et ses seuils.
Pour la sociologue Audrey Valin, spécialiste de l’adaptation du logement au vieillissement, « le tâtonnement et l’envie d’essayer des solutions, la volonté de recréer du lien et du collectif […] semblent être la clé pour éviter le piège de la solution unique. Je crois beaucoup aux projets expérimentaux portés par les habitant·es eux-mêmes » explique-t-elle. Elle rappelle que cette idée n’est pas nouvelle : les béguinages offraient déjà aux femmes seules un modèle de vie collective, libre et solidaire. Nés au XIIIe siècle dans les Flandres, ces ensembles de petites maisons groupées autour d’un jardin et d’une chapelle accueillaient des femmes seules, veuves, célibataires, parfois religieuses, qui vivaient en communauté sans prononcer de vœux. Ces béguines, figures d’émancipation avant l’heure, assuraient mutuellement leur subsistance et leur soutien spirituel. Aujourd’hui, les béguinages modernes s’en inspirent, portés par des bailleurs sociaux dans les Hauts-de-France, proposant une alternative entre le chez-soi et la résidence collective. « Le modèle du béguinage illustre cette volonté de créer du collectif à partir d’une culture de la solidarité », ajoute-t-elle.
Ces initiatives montrent une voie possible pour un vieillissement digne, fondé sur la coopération et la créativité citoyenne, mais s’incarnent selon différentes configurations. Certaines sont portées par des seniors eux-mêmes, dans des projets mono-générationnels centrés sur le bien vieillir. D’autres se revendiquent intergénérationnelles, construisant des réponses à la fragilité à partir de solidarités inscrites dans la durée. Enfin, l’habitat inclusif, pensé avec des professionnel·les et structuré en réseau, s’adresse à des personnes déjà en situation de vulnérabilité, en conciliant chez-soi, cadre collectif et accompagnement. Trois formes pour une même intention : reprendre collectivement la main sur la façon de vieillir.
Les habitats solidaires créés par des seniors eux-mêmes
Parmi les expériences pionnières de l’habitat autogéré pour les aîné·es, les Babayagas occupent une place emblématique. À Montreuil, le projet fondé par Thérèse Clerc a ouvert la voie d’un vieillissement choisi, féministe et solidaire, pensé comme une alternative à l’Ehpad pour des femmes aux revenus modestes. Les Babayagas de Saint-Priest, près de Lyon, s’inscrivent dans cette filiation : « On ne voulait pas aller en maison de retraite, donc on s’est dit qu’on pouvait se prendre en charge nous-mêmes. »
Né en 2009, le projet s’est structuré autour de l’association L’Oasis des Babayagas, avec le soutien de la ville qui a mis un terrain à disposition. Le bâtiment associe logements individuels, espaces partagés et fort ancrage de quartier. Ouvert aux hommes, il conserve l’esprit féministe d’origine. En partenariat avec le bailleur social Est Métropole Habitat, il propose vingt logements locatifs sociaux accessibles (350 à 450 euros par mois), bien en dessous des loyers du marché local, un point crucial alors que les pensions moyennes restent très faibles, en particulier pour les femmes. Comme le rappelle Pierre Lévy, « le logement locatif très abordable reste difficile à mettre en place hors du logement social. »
Au Mas Coop, près de Toulouse, cette dynamique se décline dans un cadre intergénérationnel et écologique. Retraité·es et familles y partagent un quotidien fondé sur l’entraide, la sobriété et la mutualisation des ressources. Structuré en coopérative dès 2011 pour garantir la maîtrise foncière, le projet a été livré en 2019 avec l’appui du bailleur Les Chalets, la majorité des logements relevant du prêt locatif social. Il est aujourd’hui une référence, à l’instar de Mascobado à Montpellier, et attire de nombreuses candidatures de retraité·es.
Comme le confirme le guide pratique Vieillir en habitat participatif de l’association Regain (écrit pour Habitat Participatif France et paru en 2021), l’intérêt des seniors pour ces nouvelles formes de cohabitation ne cesse de croître. « Les personnes atteignant ou ayant dépassé l’âge de la retraite représentent entre 60 et 70 % des candidat·es à l’habitat participatif.» Un chiffre révélateur d’une génération qui refuse la mise à l’écart et souhaite rester actrice de sa vie. Mais parler de vieillesse reste un sujet sensible, même dans ces lieux ouverts. « Quand on démarre un projet, on est dans une énergie de vie, pas dans une projection sur la mort », rappelle Pierre Lévy. Les collectifs craignent parfois de faire fuir les jeunes s’ils abordent trop tôt la question de la dépendance. Résultat : le sujet est souvent repoussé, réduit à quelques aménagements pratiques, sans réflexion commune sur le soin ou la fin de vie.
Anticiper la dépendance
Les projets portés par des personnes d’une même génération répondent souvent à une double logique : une constitution de groupe plus simple, et une vision commune plus facilement partagée. « Les seniors sont en général plus disponibles, plus stabilisés dans leur vie, moins contraints par les aléas familiaux ou professionnels que les plus jeunes. Et ils y jouent souvent leur dernier grand projet de vie, donc ils y perçoivent sans doute plus d’enjeux que de jeunes actifs ayant encore la vie devant eux » explique Pierre Levy. S’engager entre pairs permet d’aller plus vite, de partager des préoccupations et des objectifs communs, ou simplement de se retrouver entre amis dans une aventure collective.
À Draguignan, le collectif Kairos a choisi d’intégrer très tôt la question de la dépendance. Née en 2020 autour d’un groupe d’ami·es pour la plupart artistes, l’aventure commence sur une boutade : « vieillir ensemble, pour vieillir moins bêtes ». Rapidement, une question surgit : que se passera-t-il si l’un·e d’eux devient dépendant ? Plutôt que de repousser la question, ils décident de l’intégrer à leur projet de vie. « On ne voulait pas que notre habitat devienne un mouroir. » Ils nouent un partenariat avec Homnia, une structure spécialisée dans l’habitat inclusif, qui construit sur leur terrain un foyer pour jeunes adultes cérébro-lésés. Les deux entités partagent désormais certains espaces et activités. Une forme de cohabitation improbable, mais d’une grande humanité. Pour les habitant·es de Kairos, vieillir ensemble signifie aussi faire de la fragilité un lien plutôt qu’un poids. Grâce à ces espaces mutualisés et adaptés, les personnes les plus vulnérables pourront rester sur place, et être accompagnées si nécessaire. Le collectif articule ainsi autonomie, solidarité et soin professionnel, sans sacrifier l’un à l’autre.
À Vaulx-en-Velin, c’est la douleur de voir leurs parents finir leurs jours en institution qui pousse deux femmes à lancer, dès 2010, le projet Chamarel-Les-Barges. Elles ne veulent pas faire vivre à leurs enfants ce qu’elles ont traversé. Elles créent une coopérative d’habitants, rassemblent une vingtaine de retraité·es, achètent un terrain, et conçoivent un habitat écologique, accessible, à taille humaine. Une buanderie partagée, des ateliers, des chambres d’amis, une salle commune… tout est pensé pour vivre ensemble, tout en restant autonomes. Mais ici, une règle est posée dès le départ pour maintenir la vitalité collective et accepter les limites de chacun·e : lorsque la dépendance devient trop grande, la personne quitte volontairement le lieu, avec le soutien du groupe, pour intégrer une structure adaptée. « On ne peut pas tout porter. On vieillit ensemble, oui, mais il faut savoir reconnaître quand le collectif ne suffit plus. »
Pierre Lévy précise : « Quand tout le monde vieillit en même temps et que le groupe a plus de 80 ans, les capacités de gestion collective du lieu risquent de s’effondrer, on parvient de plus en plus difficilement à recruter des “jeunes” (même de jeunes retraités) pour remplacer les sortants, les besoins d’aides finissent par dépasser largement les capacités d’entraide… Un habitat participatif peut alors basculer du paradis à l’enfer en deux ans. Le vrai défi, c’est le renouvellement, insiste-t-il. Un habitat intergénérationnel fonctionne parce que les plus jeunes prennent le relais des plus âgés. » Pour de nombreux collectifs, penser l’ouverture à de nouvelles générations devient alors une condition essentielle de la pérennité du projet.
L’ouverture intergénérationnelle
Certains projets ont fait de l’équilibre entre générations un principe structurant. L’intergénérationnel n’y est pas un simple « plus », mais une condition de vitalité du collectif, pensée comme une réponse à la fois sociale et écologique au vieillissement. Ces projets cherchent explicitement à éviter l’entre-soi et intègrent dès l’origine une vigilance face à l’isolement et à la dépendance, considérés comme des risques transversaux, à tout âge.
À Écoravie, cet équilibre générationnel est au cœur du projet. Né en 2007 d’un groupe de femmes âgées, le lieu rassemble aujourd’hui près de vingt foyers, avec des habitant·es de 3 à plus de 90 ans. « L’intergénérationnel est dans l’ADN du lieu », résume Yoann, arrivé en 2020. Une petite vingtaine d’enfants, une trentaine d’adultes dont plus de dix séniors maintiennent le collectif vivant 42. La solidarité s’y est construite dans la durée, à travers des gestes simples et quotidiens : repas partagés, visites, entraide informelle lors des maladies ou retours d’hospitalisation. « Lorsqu’un·e habitant·e tombe malade, un tableau s’improvise : chacun·e cuisine à tour de rôle, passe voir, veille. Certain·es septuagénaires sont en pleine forme, d’autres plus fragiles, mais chacun·e trouve sa place » ajoute Yoann. Le collectif aborde régulièrement les questions du vieillissement et de la fin de vie, sans en faire pour autant un lieu spécialisé. Cet équilibre reste toutefois mouvant : « Les jeunes trouvent qu’il y a trop de vieux, les vieux qu’il y a trop de jeunes. C’est bon signe », sourit un habitant.
Aux Colibres, la mixité d’âges a également été pensée dès le départ, mais de manière plus souple. Une trentaine d’habitant·es, de 1 à 86 ans, y vivent depuis 2017. Trois logements ont été adaptés pour le grand âge. « Il n’y a qu’une seule personne réellement dépendante, avec un deuxième en train de le devenir progressivement mais à un niveau bien inférieur » décrit Pierre Lévy. L’entraide s’est organisée de manière informelle, au rythme des besoins : courses, repas, soutien moral. « La solidarité s’organise réellement, mais pas forcément au niveau des attentes de certain·es (on ne peut pas remplacer des “enfants idéaux”), et il devient nécessaire de l’articuler avec des aides extérieures professionnelles (auxiliaires de vie). »
L’intergénérationnel n’est donc pas une solution magique, mais un équilibre fragile à ajuster en permanence. Il révèle toute la complexité du soin collectif : entre désir de proximité et nécessité de poser des limites, entre autonomie et accompagnement. Ouvrir le débat permet de désamorcer peurs et fantasmes, et de construire, le moment venu, un cadre partagé, combinant entraide mesurée et aides extérieures. Pierre Lévy, ajoute que « rejoindre ou créer un habitat collectif reste une voie possible, à condition de s’y engager avant la perte d’autonomie, quand on a encore la capacité de créer du lien, de tisser les relations qui feront que, plus tard, quelqu’un prendra soin de vous. En cas de dépendance déjà déclarée, l’habitat inclusif – qui est pensé pour ça – me semble plus adapté : on se retrouve entre pairs, dans un cadre accompagné visant à entretenir, et si possible accroître ce qui nous reste d’autonomie. »
Les écolieux intergénérationnels et l’habitat participatif constituent une réponse particulièrement adaptée au troisième âge, celui de la vitalité, lorsque les personnes restent autonomes et désireuses de s’engager dans un projet collectif. En revanche, l’entrée dans le quatrième âge, quand apparaissent les fragilités physiques ou cognitives, appelle d’autres formes d’organisation. Accueillir la dépendance suppose des modèles d’habitat inclusif bien plus structurés, professionnalisés et coûteux, reposant sur des montages juridiques et financiers spécifiques, difficilement soutenables sans un appui institutionnel ou des financements dédiés.
Des modèles conçus par solidarité avec les ancien·nes
Tous les aîné·es n’ont pas l’envie, ni la santé, ni les moyens de créer un habitat collectif. Beaucoup ne disposent pas de capital à investir ou de l’énergie nécessaire pour s’engager dans des démarches longues et complexes. Pourtant, eux aussi aspirent à vivre dans des lieux dignes, humains et à rester entourés.
Face à ce constat, des citoyen·nes s’emparent de la question du vieillissement pour inventer des alternatives concrètes à l’Ehpad. À Chazayd’Azergues, près de Lyon, le Relais des Postes s’inscrit dans cette dynamique, dans la lignée d’initiatives pionnières portées par des soignantes telles que les maisons de Blandine et les Maisons Marguerite, ou encore Habit’âge, des habitats seniors solidaires. À l’origine, il y a un couple de sexagénaires, Geneviève et Xavier, « touchés par ce qu’ils ont vécu avec leurs parents », accompagnés jusqu’à la fin de vie à domicile. Ancienne infirmière, Geneviève a longtemps observé les effets délétères de l’entrée contrainte en Ehpad : « Beaucoup de personnes auraient pu continuer à vivre chez elles, mais pas seules. J’ai vu combien ceux qui n’y entraient pas de leur plein gré se laissaient glisser : ils se décomposaient, perdaient goût à la vie, souvent isolés dans leur chambre. » À l’inverse, l’accompagnement à domicile montrait combien la stimulation et la vie quotidienne partagée pouvaient redonner de l’autonomie. « Je trouvais dommage de m’occuper d’une seule personne et me disais que s’ils étaient plusieurs, ce serait tellement plus gai, plus convivial. »
De cette expérience est née l’idée d’un « entre-deux » : une colocation senior, à la frontière entre le domicile et l’institution médicalisée. Le projet prévoit huit chambres, de vastes espaces communs et deux logements pour de jeunes adultes en colocation solidaire. Le lieu sera animé par des coordinatrices de vie chargées de soutenir la vie collective et de faire le lien avec les familles. L’enjeu : préserver l’intimité tout en recréant du lien. La principale difficulté reste cependant l’entrée dans le projet : quitter son logement, même inadapté, demeure une étape difficile, souvent repoussée.
D’autres projets demandent des soutiens solides pour monter des habitats inclusifs, beaucoup plus structurés, professionnalisés et coûteux, qui ne sont pas soutenables sans aides institutionnelles ou de riches mécènes. C’est le cas des Aînés du Plessis à l’ouest de Chartres. Avec ses vingt-deux appartements du studio au deux pièces, une accessibilité pensée dans les moindres détails, et ses grands espaces communs (cuisine, salle d’activités, espace de soins et de méditation) l’immeuble des Aînés du Plessis est l’un des projets les plus ambitieux d’habitat participatif dédié aux seniors. Intégré dans l’écosystème du Centre Amma et de l’écohameau du Plessis, ce lieu offre à des personnes âgées la possibilité de vivre ensemble. « Ce n’est ni un Ehpad ni une résidence-service », précise Clarisse Gimat, une des administratrices de la SCIC qui porte le projet et cohabitante de l’écohameau. Le projet s’inscrit dans la continuité des expériences communautaires initiées il y a vingt ans au Centre Amma. Le dynamisme de ce lieu de retraites est imprégné de la philosophie d’Amma, figure spirituelle indienne : école alternative, maraîchage bio, café associatif et écohameau. Ce dernier regroupe en 2026 déjà une quinzaine de maisons écologiques en habitat participatif autour d’une maison commune. « Il y a plus de quinze ans, Amma nous a demandé de créer ici un nouveau projet pour les personnes âgées. Dans tous les pays, elle a encouragé des projets en lien avec les besoins locaux, et pour l’Occident, elle avait pointé celui-ci : la solitude des anciens. En Inde, les personnes âgées vivent dans les familles, mais ici, ce lien s’est perdu. Amma voulait qu’on imagine un lieu où l’on puisse vieillir autrement, dans la dignité, entouré, dans un cadre qui soutienne aussi la vie intérieure. Le lieu repose ainsi sur trois piliers : le participatif, l’écologique et le spirituel, trois dimensions indissociables de notre manière de vivre et de vieillir ensemble. » Quatre salarié·es assurent l’animation et la coordination des services à domicile. « Ce n’est pas du personnel médical, précise Clarisse, mais des facilitateurs, des relais. » Les habitant·es, locataires-associé·es, participent à la gouvernance du lieu. « Ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas créé le projet qu’on ne les inclut pas. » Le montage juridique repose sur une SCIC réunissant fondateurs, habitant·es, salarié·es, partenaires et investisseurs solidaires. Les loyers, services et déjeuners en semaine inclus, démarrent autour de 1 250 euros par mois.
Certains lieux naissent de la générosité à partir d’un héritage familial et renouent avec la mémoire d’un territoire. C’est l’ambition portée par Laurence Frouin avec le projet Valfontaine Village, en Charente. Elle transforme en bien commun sa propriété agricole transmise depuis sept générations. Celle qui a grandi entre les champs, les grands-parents, les grandes tantes, les ouvriers agricoles, un réfugié espagnol recueilli pendant la guerre… veut faire revivre cet esprit de solidarité avec les aîné·es. « Ils pouvaient être diminués, mais leurs paroles comptaient. C’était aux autres de s’adapter à leur rythme. » C’est cette mémoire de la cohabitation et du respect du temps des anciens qu’elle cherche aujourd’hui à réinventer à l’échelle collective. Pour elle, l’enjeu n’est pas seulement matériel mais aussi immatériel, pour faire en sorte que « l’histoire du lieu, ses valeurs, continuent à irriguer la manière d’y vivre ». Elle imagine un lieu ouvert et vivant, mêlant logements, espaces partagés, café associatif, services de proximité accessibles à toutes et tous (coiffeur·se, psychologue, ostéopathe), jardin partagé, et chambres pour proches aidants et gîtes pour les familles. « On ne parle pas assez de ceux qui accompagnent, beaucoup s’usent à force d’être seuls face à la dépendance. Ici, on veut qu’ils puissent se poser, reprendre leur souffle », rappelle-t-elle, soucieuse d’offrir aussi des espaces de répit. Il s’agit aussi de continuer à participer à la vie du village, à la culture des terres, à la transmission des savoirs. Laurence, ingénieure en agriculture, relie son projet à la biodiversité et aux cycles agricoles : « Vieillir, tomber malade, mourir… tout cela fait partie de la vie. On a trop tendance à tenir ces réalités à distance. Ici, on essaie de les ramener dans le champ du vivant. »
Accompagner la fin de vie
Si de nombreux collectifs ont été pensés pour mieux vivre et avancer en âge ensemble, la question de la fin de vie reste souvent peu abordée, voire laissée en suspens. Pourtant, la mort ne peut être tenue à distance indéfiniment. Elle finit toujours par frapper à la porte et ce à tout âge, malheureusement. Et ce qu’elle révèle, c’est souvent la profondeur, ou la fragilité des liens humains tissés. La question de la gestion de la souffrance, de la longue décrépitude de la personne malade dans ses derniers mois ou années traverse le quotidien de certaines familles. « On ne peut pas tout déléguer, tout partager. L’intimité du corps, le rapport à la mort, ça reste personnel. Ce qu’on peut mutualiser, c’est la présence, l’écoute, la vigilance » confie Valentina, habitante de l’Oasis Récits d’Avenir, près de Troyes. Pendant huit ans, elle a accompagné sa mère victime d’un AVC. « C’était impensable de la placer ailleurs. On l’a gardée ici, jour et nuit. Les visites d’un voisin, d’un ami, un “tu veux un petit gâteau ?”, c’était immense. C’est de l’humanité pure. » Pour elle, ces moments ont aussi une portée spirituelle : « Accompagner quelqu’un qui s’éteint, c’est un chemin initiatique. On découvre une autre dimension du temps, une présence. L’amour qu’on donne, on le reçoit au centuple, par un regard, un sourire. On retrouve notre humanité. »
Le deuil peut aussi être transformé en célébration quand le collectif s’en empare. La maladie s’est invitée prématurément dans la vie du collectif Habiterre crée en 2011 à Die, dans la Drôme. Lorsque Véronique, habitante qui vit sur place avec sa famille depuis quelques années, apprend que la médecine n’a plus rien à lui proposer, elle choisit de continuer à vivre chez elle entourée, dans la confiance et la joie. Au sein du collectif, la maladie n’a jamais été vécue comme une défaite, mais comme un chemin. « Ce n’était pas “on t’accompagne vers la mort”, mais “on t’accompagne sur ton chemin de guérison”. Les gens étaient connectés à la vie, pas à la fin » explique Marjorie, une amie de longue date, qui vit à l’autre bout de la France et qui est venue auprès d’elle quelques semaines avant son décès. « Car elle nous a préparés à ce que son départ soit le plus léger, le plus joyeux possible. » Son rapport à la mort, d’une douceur lumineuse, a transformé son entourage. « Elle a vécu la fin non pas dans le combat, mais dans la connexion à l’essentiel. Et j’ai ressenti que cette énergie a été transmise aux cohabitants qui ont été très présents. Ils faisaient les courses, passaient la voir, prenaient soin d’elle et de sa famille. On sentait qu’ils n’étaient pas juste des voisins. C’était une famille élargie, une communauté d’amour, personne n’était seul. »
Le jour des funérailles, après la cérémonie à la cathédrale de Die, le collectif a accueilli famille et ami·es dans leur grande salle commune. Pas de deuil figé, pas de silence pesant : une fête réunissant cinquante personnes, des chants, des textes, des plats salés et sucrés. « C’était joyeux, festif, plein de vie. Ce n’était pas un adieu, c’était une célébration. » Au cimetière, un employé du funérarium improvise en invitant chacun·e à écrire, à dessiner sur le cercueil. Les enfants commencent, bientôt tout le monde suit. « C’était incroyable, tellement Véronique, comme si elle dansait avec nous. Dans ce moment suspendu, la mort n’apparaît plus comme une rupture, mais comme une transformation. Véronique nous disait d’ailleurs que le chemin continue simplement ailleurs. C’est normal d’être triste, mais elle nous invitait à rester connectés à notre joie. Cette manière de traverser la mort a bousculé nos représentations. »
Ces expériences transforment la perception du collectif. Elles lui donnent un rôle inattendu : celui de soutenir non seulement la vie, mais aussi ce passage. Elles rappellent que la fin peut être douce, accompagnée, collective. Loin de prétendre remplacer les institutions, ces lieux inventent une écologie du soin, où l’attention portée aux personnes s’étend aux liens, aux lieux et aux conditions de vie, dans laquelle la mort retrouve sa place parmi les vivants et n’est plus perçue comme une défaite ou une rupture, mais comme un moment de transmission et d’humanité partagée.
Conclusion : la coopération comme horizon de la vieillesse
Les habitats participatifs et inclusifs qui accueillent aujourd’hui des seniors esquissent les contours d’une autre politique du vieillissement. Une politique fondée non sur la délégation, l’isolement ou la médicalisation systématique, mais sur le lien, la responsabilité partagée et la dignité. Ces lieux n’ont pas toujours été pensés pour cela, mais ils le deviennent naturellement, à mesure que leurs habitant·es vieillissent et que la question du soin et de la dépendance se fait plus présente.
Dans ces collectifs, le bien vieillir n’est pas un objectif abstrait, mais une conséquence organique et naturelle du vivre-ensemble. Il naît des tâches partagées, des fêtes communes, des décisions discutées, des entraides discrètes, de la possibilité de rester acteur de sa vie. Dans un écolieu, comme le dit une habitante citée dans l’étude MADoPA, « il est impossible de ne pas bouger, de ne pas rencontrer de gens, de ne pas participer. Implicitement, on est dans le bien vieillir ».
Ces expériences rappellent que la prévention de la dépendance ne repose pas uniquement sur des dispositifs médicaux, mais avant tout sur la qualité du tissu social, sur l’écoute mutuelle, sur la confiance et le pouvoir d’agir. Elles nous invitent à repenser les politiques publiques du grand âge : l’institution n’est pas le seul horizon. Prévenir la dépendance, ce n’est pas tant médicaliser que donner prise à la vie.
Une voie s’esquisse ainsi, entre les institutions et le chez-soi, entre l’isolement et la standardisation. Une voie hybride : des habitats partagés, connectés à des services médico-sociaux, des « Ehpad à la maison », des écolieux articulés avec les professionnels du soin. L’idée n’est pas de faire disparaître les institutions, qui restent essentielles pour le très grand âge et certaines dépendances lourdes, mais de préserver la liberté du chez-soi tout en assurant la sécurité d’un accompagnement adapté. Ces initiatives dessinent une réponse à la fois politique et collective au vieillissement. Elles se construisent chaque jour, dans la coopération quotidienne, la vigilance partagée, le soin mutuel, l’attention aux plus fragiles, le courage de rester reliés dans des lieux pensés pour durer. Ces lieux sont des foyers de citoyenneté vivante, où chacun peut devenir à la fois aidant et aidé, selon le moment.
Nora Guelton, Mathieu Labonne & Aurélie Sécheret
La Coopérative Oasis est une société coopérative d’intérêt collectif créée en 2018.
Ses missions : faire émerger, financer et accompagner des oasis partout en France, soutenir celles et ceux qui font le choix d’une transformation exigeante, rassembler une communauté de projets audacieux et engagés.







