Écolieux : Soutenir la convivialité et la culture en milieu rural

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Les relations sociales se distendent un peu partout dans la société. En 2024, 12 % des Français·es de plus de 15 ans se trouvent en situation d’isolement relationnel (peu ou pas de réseau de sociabilité), et ce taux a augmenté par rapport à 2023, selon une étude de la Fondation de France de 2025. Un Français·e sur quatre déclare régulièrement se sentir seul·e – un sentiment qui continue de croître, notamment chez les 25-39 ans chez qui on observe un relâchement des liens sociaux (moins de contacts réguliers, plus d’isolement subjectif et objectif).

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Cet article est extrait du livre La force du collectif de Nora Guelton, Mathieu Labonne & Aurélie Sécheret.

 

Si ce sentiment de solitude est désormais très présent en ville, il est différent en milieu rural où l’on rencontre de moins en moins de commerces de proximité et de services de santé. Les activités agricoles, qui structuraient une bonne partie des relations sociales, sont en recul constant et davantage portées par des fermes-usines, qu’on ouvre ou délocalise au gré du marché mondial.

S’il existe un recul d’une certaine sociabilité traditionnelle, cela ne doit pas faire croire que le lien social en milieu rural est en déclin. Il demeure assez vigoureux à plein d’endroits, notamment par le rebond des cultures traditionnelles, et des formes nouvelles émergent autour de lieux alternatifs, de tiers-lieux, de cafés associatifs, de guinguettes… Les écolieux contribuent-ils justement au renouvellement de cette sociabilité rurale ? En proposant une vie collective où chacun se connaît, sont-ils des antidotes à l’anonymat urbain et des facteurs de développement rural ?

 

L’indicateur de capacité relationnelle

Ces questions rejoignent celles d’un travail mené par une équipe pluridisciplinaire liée au Campus de la Transition qui a étudié la contribution des écolieux au lien social au travers d’une recherche-action menée entre 2020 et 2022.

Cette étude s’est concentrée sur la mise en place d’un outil : l’indicateur de capacité relationnelle ou RCI (relationnal capability index). À l’origine de ce travail, on trouve une théorie remise au goût du jour et vulgarisée par la philosophe et juriste Martha Nussbaum ainsi que l’économiste Amarthya Sen à la fin des années 1990 : l’approche par les capacités. Celle-ci cherche à mesurer la qualité de la vie des personnes et des groupes en partant non pas de leurs ressources économiques, comme le fait le PIB, mais de leur possibilité d’accéder à ce qu’ils jugent être le « bien-vivre ». Martha Nussbaum part pour cela des « capacités » que les personnes citent, et notamment de ce qu’ils pensent qu’un État juste devrait faire et inscrire dans ses objectifs. La philosophe constate en particulier la place des relations dans le développement de ces capacités : la qualité des relations avec son entourage représente très souvent une condition socle.

Dans cette approche, le travail de Cécile Ezvan et de ses collègues Cécile Renouard, Fanny Argoud et Hélène L’Huillier vise à objectiver la qualité relationnelle comme une véritable mesure du bien-vivre. L’indicateur que l’équipe construit pour les écolieux se base sur l’étude approfondie de dix d’entre eux et un travail d’entretien avec 120 habitant·es ou voisin·es de ces lieux.

Leur travail regarde en particulier cinq échelles différentes : la relation à soi, les relations à l’intérieur du lieu, les relations dans le voisinage, le rapport à la société et le rapport à l’environnement et au milieu de vie. L’étude permet aussi de trouver des liens entre ces échelles. « On se rend compte du lien très fort entre le rapport à soi et le rapport aux autres : un lien social de qualité dans le voisinage est nourri par la sérénité du mode de vie en écolieu, où l’on s’accorde des temps de qualité pour soi et où l’on prend soin les un·es des autres », explique Cécile Ezvan.

Les résultats démontrent assez directement qu’il fait bon vivre en écolieu mais aussi que ce mode de vie contribue au lien social local. Cela impacte tout d’abord la confiance dans l’autre : l’étude montre que 85 % des habitant·es d’écolieux « estiment d’une manière générale que l’on peut faire confiance à la plupart des gens », alors que dans la société en général ce chiffre descend à 30 %. Mais cela a aussi des conséquences sur le pouvoir d’agir : 83 % des personnes interrogées estiment que vivre en écolieu leur a permis de contribuer à une action collective en faveur de l’intérêt général et 74 % expriment s’être davantage engagé comme citoyen·ne dans la société grâce à leur implication dans un écolieu.

L’un des enseignements majeurs que Cécile Ezvan retient de ce travail de recherche, mais aussi d’une étude qui a suivi sur les tiers-lieux ruraux, est que ces projets citoyens permettent de faire du lien dans une société qui en manque. Elle constate que ces lieux sont des carrefours où se croisent, comme nulle part ailleurs, des personnes d’âges et de métiers très différents. Cette diversité de profils doit peut-être déjà à la diversité des activités qui y sont proposées : cafés associatifs, AMAP, marchés paysans, bibliothèques collaboratives, espaces de formation ouverts aux habitant·es… Mais elle tient aussi à la capacité qu’ont ces lieux d’offrir un accueil, quasi inconditionnel, à chaque personne.

 

Des lieux pour nouer des liens

Ce lien tient beaucoup à la création d’espaces communs physiques et à leur ouverture sur l’extérieur. Habiterre, sur les hauteurs de Die dans la Drôme, est un habitat participatif construit en 2013 et composé de douze logements individuels et d’une trentaine de personnes. Le véritable poumon du projet est leur « maison commune », un magnifique bâtiment en bois d’environ 200 mètres carrés pensé dès le début comme le trait d’union avec l’extérieur. Outre une dizaine de couchages, elle est surtout connue pour sa belle salle, avec cuisine ouverte, qui permet d’accueillir des groupes de plus de vingt personnes.

Récemment, le groupe a pu effectuer un inventaire des utilisations de cette salle : les deux tiers du temps, elle sert pour les habitant·es pour se réunir, organiser des fêtes, disposer d’une salle de jeux pour les enfants… et le reste du temps, soit 120 jours sur l’année, elle est utilisée par et pour du public extérieur à l’écolieu. Au début, les groupes accueillis venaient de partout en France, notamment des réseaux alternatifs des fondateurs, mais aujourd’hui 50 % de ces activités extérieures sont directement liées au territoire.

Olivier Royer, habite à Habiterre depuis fin 2017. Conseiller régional, il est aussi l’ancien directeur du Centre social et culturel du Diois et a contribué avec d’autres à orienter davantage l’accueil vers des activités sociales et culturelles, plutôt que vers des stages de développement personnel comme dans les premières années. Le Centre social y organise désormais de nombreuses activités, tout comme la Turbine à graines, une association d’éducation populaire. Pour Olivier, la maison commune d’Habiterre apporte souvent un surcroît d’âme par rapport à une simple salle municipale. Elle est habitée, belle et très écologique. La présence de couchages permet aussi aux acteurs du territoire d’ouvrir les activités à des personnes qui viennent de plus loin. Cet espace commun est proposé pendant de nombreuses années en « participation libre et consciente », pour que les acteurs du territoire contribuent en fonction de leurs moyens – une façon de procéder solidaire source de cohésion sociale. Pour Olivier Royer, ce n’est ainsi pas un hasard si l’Accorderie Pays Diois, une association qui permet actuellement à 800 personnes d’échanger des services et savoir-faire, a été fondée et dynamisée par des habitant·es d’Habiterre.

Mais la situation d’Habiterre est particulière par rapport à beaucoup d’autres écolieux car le Diois est un territoire particulièrement actif. La mairie met beaucoup de moyens sur la culture notamment et dispose d’espaces dédiés. Dans de nombreux territoires, la salle commune d’un écolieu est encore plus précieuse car elle est l’un des seuls endroits disponibles pour organiser un événement public. Les écohameaux du Plessis et de Verfeil, en Eure-et-Loir et dans le Tarn-et-Garonne, ont eux aussi ouvert récemment des maisons communes de taille équivalente à celle d’Habiterre. Au Plessis par exemple, lors de la fermeture de la salle municipale de Pontgouin en 2025 pour travaux, plusieurs associations du village ont pu utiliser la salle de l’écohameau de façon gratuite pour continuer leurs activités.

Cette capacité à créer du lien n’est cependant pas spécifique aux écolieux et une deuxième recherche a depuis été réalisée sur l’adaptation du RCI aux tiers-lieux, en étudiant par exemple la quincaillerie de Guéret ou la Maison Glaz dans le Morbihan. Si les écolieux ont une action moins focalisée sur l’ouverture au public que les tiers-lieux, ils ont cependant une spécificité qui leur permet de s’inscrire durablement dans des environnements ruraux. Leurs espaces d’accueil sont aussi les espaces communs des habitant·es de l’écolieu et sont, à ce titre, financés par le collectif et portés, au moins en partie, bénévolement par lui. Il n’y a dès lors pas la même pression pour payer un loyer ou des salaires que pour d’autres tiers-lieux. Là où l’existence économique d’un tiers-lieu dépend souvent d’une certaine densité de population, les écolieux peuvent apporter des services quasi équivalents et moins dépendre de subventions publiques dans les zones très rurales.

 

Des écolieux au carrefour de plusieurs cultures

C’est justement dans un petit village de Corrèze de 350 habitant·es que vit Mathilde Fiatte, l’une des fondatrices de l’Oasis des Âges. Ancienne parisienne, elle pense depuis longtemps quitter la ville lorsqu’elle entreprend le parcours de formation à la coopération Fertîles. C’est durant cette formation que se produit le déclic : l’envie de créer un écolieu en milieu rural. L’Oasis des Âges naît de sa rencontre avec d’autres membres du collectif lors du parcours Fertîles, dont Chloé Hermanowicz et Manon Wolff.

Aujourd’hui, Mathilde donne des cours de yoga et coordonne la gestion d’un tiers-lieu au sein de l’oasis, lui-même installé au sein d’un hameau. L’intention de la création de ce tiers-lieu était de « décloisonner » l’oasis, elle-même composée d’habitats et de gîtes, mais aussi de « rendre aux habitant·es de la commune une partie du bâti qui a été acheté par le collectif », explique Mathilde. Le tiers-lieu a une structure juridique associative distincte de celle de l’oasis, avec une direction collégiale composée de deux habitant·es de l’oasis et de deux personnes externes. Comme dans les exemples précédemment cités, le collectif met à disposition des salles pour des publics externes. Un atelier « cosmétique au naturel » a par exemple été donné récemment, à prix libre.

Le tiers-lieu est constitué d’un espace de soins et de santé et d’un café associatif dont le nom lui-même, les Âgité·es du local, a été le fruit d’une concertation avec les locaux. « Un mois après s’être installés, on s’est rendu compte qu’un autre café associatif ouvrait dans les environs, mais seulement une fois par semaine, les vendredis, se souvient Mathilde. On a décidé de ne pas ouvrir le nôtre le vendredi pour jouer la carte de la complémentarité. » Au sein du café associatif, « toujours ouvert », les activités sont multiples : ciné-débats, représentations artistiques, jeux de société, karaoké… Une fois par mois, un repas est organisé en lien avec une manifestation culturelle dont l’objectif est de « faire se rencontrer tous les publics ». Le café sert d’espace de rencontre lors de stages entre résident·es et villageois·es. Mathilde se souvient notamment d’une soirée « derviches tourneurs » qui a fait se mêler différents publics, un événement « magique ».

Cette envie d’articuler leurs propres envies avec ce qui va convenir largement aux habitant·es est aussi une question centrale pour Gabrielle Paoli, cofondatrice de l’écolieu culturel des Orages. Elle reconnaît bien volontiers que le théâtre qu’elle aime et que son lieu propose n’est pas du goût de tout le monde dans le Gers et touche un certain public de « néos ». Elle ne renonce cependant pas à faire du lien avec les « anciens du territoire » : elle sait que ce qui permet d’ouvrir davantage l’écolieu des Orages est plutôt la gastronomie et la fête. Le petit collectif a donc décidé de développer une offre de restauration toute l’année. « Les gens sont reconnaissants qu’on soit ouverts même hors des périodes touristiques. » Ouvrir un restaurant est difficile, mais l’écolieu veut tenter des formules faciles à faire, comme des formats tartines ou des planches. Pour ce qui est de la fête, Gabrielle constate que cela ne touche presque que des jeunes et, effrayée dans ses premières expériences à Lectoure de voir la quantité de drogue qui circulait, elle pèse les risques que cela pourrait faire porter à l’écolieu d’organiser trop de fêtes.

Au village du Bel-Air, on a fait le choix de rejoindre les fêtes existantes pour faciliter l’intégration du projet. « Lorsqu’on est arrivé·es, on a voulu organiser nos propres événements pour présenter le projet […]. Personne du village n’est venu, à part le maire et deux voisins. On a compris qu’il fallait arrêter d’inviter les gens à venir “chez nous”, et plutôt aller là où ils étaient déjà. » Les écovillageois·es décident alors de participer aux fêtes du pardon de la chapelle Sainte-Madeleine et proposent leur aide à l’organisation : « On a servi à la buvette, aidé à monter les tables. C’est là que les échanges ont commencé […]. Après, les gens nous ont vus autrement. On n’était plus “les écolos du hameau”, mais “les jeunes du Bel-Air”. »

Beaucoup d’écolieux développent des activités autour des traditions locales, et font même parfois revivre des fêtes patronales. Ils relancent des fêtes agricoles et mettent à l’honneur des savoir-faire régionaux, tout en y apportant des pratiques nouvelles issues de la permaculture, des arts participatifs, des nouvelles formes éducatives… De très nombreux écolieux participent aussi au renouveau des bals folks en s’appropriant la recherche de tradition, de simplicité et d’accessibilité de ces temps de danses collectives.

 

La fête et la mémoire au service de la rencontre

Beaucoup d’écolieux lancent aujourd’hui des guinguettes « nouvelle formule », comme il en fleurit partout en France depuis les années 2020. « De ringardes, les guinguettes sont redevenues tendance. […] À la différence des années 1920, on n’y vient pas vraiment pour danser. Plutôt pour se retrouver autour d’un verre et d’une assiette, dans une ambiance musicale ou pas, en bande d’amis ou en famille. »

Xavier Arrateig, 31 ans, est l’un des sept habitants du Cocon des Canailles, un écolieu installé en novembre 2023 au moulin du Touroulet, à Chalais, en Dordogne. Après une formation d’ingénieur, un premier travail au CNRS et une certaine déception sur le monde du travail, Xavier réfléchit, avec plusieurs amis issus d’autres grandes écoles, à un lieu de vie et d’activités articulé autour de trois projets : une guinguette culturelle, un accueil de groupes (colonies, fanfares…) et des outils d’émancipation. Lui-même se reconvertit en professeur dans un collège alternatif, donne désormais des cours de théâtre et intervient dans des écoles et des Ehpad.

Avant leur installation, le collectif a visité plusieurs écolieux et se forge une conviction forte : il est essentiel de créer du lien et dépasser les clivages entre néo-ruraux et anciens. Pour cela, ils s’attachent à rendre leur démarche inclusive : « On a fait le choix de diluer une partie de notre radicalité », précise Xavier. Par exemple, la Guinguette du Touroulet qu’ils animent n’est pas vegan, contrairement à une partie du collectif. « Au début on voulait faire que du vegan. Mais plus l’ouverture approchait, plus on rencontrait les gens, plus on réalisait que cela allait exclure beaucoup de monde. Finalement il y a bien le plat de la semaine qui est vegan mais non affiché comme tel et une alternative carnée, saucisse-frites. On a inversé ce qui se fait d’habitude et c’est la version carnée qui est l’alternative, moins cuisinée. » Les autres propositions de leur café-restaurant associatif, tartinades, soupes, acras de légumes… sont aussi végétariennes mais cela n’empêche pas, au final, le brassage d’une population très large.

La programmation événementielle de leur guinguette est un autre exemple de la politique d’intégration mise en œuvre par le collectif. Dès le début, les habitant·es du Cocon des Canailles souhaitent proposer des événements variés, pour tous publics : on y trouve tout autant des « cercles de contraception masculine » qui vont peu intéresser certains anciens du village, que des soirées belote ou poker ou des projections de documentaires paysans.

Mais Xavier et ses associé·es réalisent vite que pour que leur démarche soit entendable, il faut aussi aller aider les initiatives déjà existantes. Ils tiennent ainsi des stands à la fête de l’école et participent aux fêtes annuelles. Xavier s’applique la théorie du « fou du village » : ils sont certes un peu « bizarres », un peu « fous », mais ils sont désormais d’ici et font partie du paysage. Quand on lui demande d’animer le repas des anciens, la kermesse de l’école, il n’hésite pas à porter une robe et c’est l’occasion de rire avec les habitant·es tout en portant indirectement un message d’inclusion et de tolérance sur la transidentité.

Leur démarche proactive porte finalement ses fruits. « Lors du premier repas des bénévoles d’une association à laquelle on a filé des coups de main, les seuls plats sans viande étaient des chips. J’ai accepté de goûter leur pâté pour m’inclure et ne pas refuser leur générosité, tout en expliquant mes convictions. Un an et demi après, la moitié des plats sont végétariens lors du même repas. » Cette réussite d’intégration tient d’après Xavier à une vraie plongée dans la culture locale. L’une de leurs initiatives les plus marquantes est d’ailleurs celle des « goûters historiques ». La découverte d’un vieux four à bois dans le moulin qui abrite leur écolieu est l’occasion de recueillir de la part de leurs voisin·es non seulement des savoir-faire, mais aussi une histoire : pendant la Seconde Guerre mondiale, ce moulin servait à moudre clandestinement la farine. Depuis, Xavier enregistre les récits des anciens et s’en nourrit pour préparer ces goûters qui réunissent anciens et nouveaux habitant·es. La mairie a même accordé à l’écolieu une subvention spontanée à la suite de ce projet et l’initiative a fait l’objet d’un article de la part d’une branche de l’université américaine de Berkeley.

Cette intégration réussie du Cocon des Canailles se fait sans renier leurs convictions. Il faut de la discrétion, de l’ouverture et de l’humilité, mais sans soumission et renoncement à leurs valeurs. Xavier et un autre habitant sont sur la liste du maire sortant pour les futures élections municipales, mais cela n’empêche pas Marion, la compagne de Xavier, de militer ouvertement contre le projet d’une multinationale d’agrandir une carrière de quartz qui est soutenu par la mairie.

 

Le parlement des oasis : une mise en perspective des enjeux d’insertion en milieu rural

Proposé lors des Festival Oasis de 2024 et 2025, le « parlement des oasis » a réuni plus de 150 personnes vivant dans un écolieu ou simplement curieuses de ces modes d’habiter, en vue de débattre de sujets épineux tels que : les liens aux cultures rurales dans les espaces d’installation, les relations à l’État et aux institutions locales, ou encore les représentations et pratiques de l’écologie lorsque l’on vient d’une grande ville. La question transversale était à chaque atelier : en quoi les écolieux feraient-ils autrement politique et plus encore écologie politique depuis et dans les mondes ruraux ?

Ewa Chuecos et Victor Babin, tous deux doctorant·es en géographie (université Lumière Lyon 2, laboratoire Triangle) ont analysé les résultats du parlement. Les participant·es admettent collectivement que c’est depuis les campagnes qu’ils peuvent retisser un lien à leur environnement. Lieux de consommation et d’artificialisation, les grandes villes empêchent d’être à la nature et de pourvoir à sa propre subsistance. Depuis les campagnes, ceci se fait en portant au vivant soin et attention, ce qui permet non seulement de donner du sens à son existence mais surtout d’initier un changement local par une capacité d’action collective. Le déploiement de cette capacité prend appui sur les savoirs et savoir-faire de l’autonomie, faisant alors des oasis des habiter pouvant faire commun.

Pour s’implanter durablement dans les localités, le temps long est alors requis, avec présence, ancrage et liens informels comme pratiques essentielles. La coopération avec la société locale nécessite un savoir-être de discrétion et d’écoute, ne cherchant pas à s’imposer, mais se mettant juste au service du territoire, très humblement. Ce sont par ces pratiques et valeurs que les écolieux peuvent alors aussi s’affirmer comme des lieux d’accueil de la diversité et des refuges pour celles et ceux qui seraient dans la difficulté.

Cependant, cette reconnexion n’est possible qu’en faisant évoluer certaines pratiques et représentations. Cela ne peut se réaliser qu’à condition de prendre conscience des réalités rurales, de la situation des mondes paysans, dont les cultures sont à revaloriser dans une perspective écologique. Plus largement, comprendre l’histoire des ruralités est rendu plus que nécessaire pour aller, informellement, à la rencontre des situations, sans pré-jugement.

L’autre condition est celle du rapport aux institutions, en privilégiant les partenariats locaux face aux contraintes d’État, voire aux formes de répressions qui s’imposent aux membres des collectifs. Les institutions locales demeureraient, selon les dires majoritaires, des organisations susceptibles de souplesse. Vis-à-vis de ces dernières, il ne saurait s’agir ici de faire sécession mais bien de parvenir à faire évoluer le droit pour instaurer un rapport de force plus favorable sur certains sujets sensibles, telles l’instruction en famille ou l’implantation d’habitat léger.

 

Conclusion : vers une démocratie pragmatique

L’installation d’un écolieu sur un territoire demande de la patience et une attention particulière à déconstruire les regards souvent façonnés dans et par le monde urbain. La capacité des écolieux à faire micro-société en interne les amènent à développer des compétences et des activités qu’ils peuvent utiliser dans leur territoire. À l’heure où beaucoup de relations sociales passent par le numérique et les mobilités longues, ils facilitent ce qui se joue à faible distance et le développent déjà dans leurs projets : l’entraide, le voisinage, la mutualisation. Ils organisent des événements, prétextes à une rencontre qui implique le faire-ensemble et la montée en compétences. Ils redonnent un rôle central à des valeurs universelles mais souvent déconsidérées dans le monde capitaliste moderne : la disponibilité, la réciprocité, l’attention à l’autre.

Cette approche permet l’invention d’une démocratie du lien et de l’action, qui rejoint la pensée du John Dewey, philosophe et psychologue américain, chef de file de la pensée du pragmatisme. La démocratie n’est pas seulement un régime politique, c’est un choix de vie, fondé sur la participation, la communication, l’expérimentation collective et l’amélioration constante des conditions sociales. De ce point de vue, les écolieux permettent souvent de retisser le lien social en milieu rural et s’activent pour décloisonner les mondes. Ils créent les conditions d’un renouvellement du lien social qui articule mieux la diversité du monde, en laissant une saine place à la conflictualité, tout en la transcendant par le soin et par la fête sans pour autant tourner le dos aux cultures natives.

 

Nora Guelton, Mathieu Labonne & Aurélie Sécheret

 

 


 

La Coopérative Oasis est une société coopérative d’intérêt collectif créée en 2018.

Ses missions : faire émerger, financer et accompagner des oasis partout en France, soutenir celles et ceux qui font le choix d’une transformation exigeante, rassembler une communauté de projets audacieux et engagés.

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