Écolieux : Inventer une économie basée sur les communs

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L’accès aux ressources naturelles est l’un des grands enjeux stratégiques du XXIe siècle. On le voit depuis longtemps dans des guerres commerciales et, de plus en plus, à l’échelle géopolitique, où les superpuissances économiques cachent de moins en moins leur logique de prédation sur des espaces non exploités, comme Donald Trump autour du Groenland ou dans les négociations sur les terres rares avec l’Ukraine.
À une échelle plus locale, les tensions grandissent aussi, comme dans les Deux-Sèvres en 2023 autour des mégabassines, où l’accaparement de l’eau par les plus gros agriculteurs soulève un sentiment d’injustice pour une grande partie de la société. Face à ces logiques de rapport de force qui privilégient souvent les plus riches, il reste urgent de penser une sobriété collective dans l’usage des ressources. Elle passe par de nombreux leviers, parmi lesquels la transformation de nos modes de vie individualistes.

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Cet article est extrait du livre La force du collectif de Nora Guelton, Mathieu Labonne & Aurélie Sécheret.

 

Le premier pilier du Manifeste des oasis est celui du partage et de la mutualisation et cette valeur structure fortement leur démarche. Un écolieu doit en effet avoir des services partagés et des espaces communs entre ses membres, pour sortir de la logique de l’espace privé qui prévaut dans notre société. Cette mutualisation est intégrée dès la conception du projet, pour viser la réduction de nos consommations par la mise en commun d’espaces et de matériels. Elle est aussi un processus collectif car cet engagement demande de l’apprentissage et nous invite à cultiver des relations humaines solidaires et des pratiques de gouvernance partagée.

 

Le pouvoir du partage pour baisser le bilan carbone

En 2016 puis en 2021, deux études du bilan carbone de plusieurs écolieux ont été menées par des bureaux d’étude reconnus différents : Carbone 4 et BL Evolution. Toutes deux ont démontré que les habitant·es d’oasis avaient un bilan carbone deux fois moindre que la moyenne française. Ce chiffre est remarquable, alors même que ce bilan carbone intègre l’empreinte carbone des services publics également répartie entre tous les citoyen·nes.

Pourtant, une autre étude de 2019 du même cabinet Carbone 4 pointait du doigt qu’une exemplarité parfaite des citoyen·nes ne pourrait réduire que de 45 % maximum leur bilan carbone (être végétarien, ne plus prendre l’avion, rénover son logement, investir dans un véhicule électrique…). Le reste des efforts étant entre les mains des entreprises et de l’État. Carbone 4 part donc sur un levier de 20 % entre les mains des citoyen·nes, de manière plus réaliste. Ces deux chiffres établis par le même cabinet soulèvent une incohérence : comment les habitant·es des écolieux, qui sont loin d’être tous et toutes exemplaires, par exemple à cause de leurs voyages en avion, peuvent-ils avoir une empreinte carbone aussi basse ?

Le mode de vie collectif d’un écolieu permet en fait d’activer des leviers qu’un mode de vie individuel classique ne permet pas. Par la mutualisation, il est possible d’une part de posséder moins et mieux, mais aussi d’accéder à des logiques vertueuses impossibles à mettre en place seul, par exemple dans une recherche d’autonomie alimentaire collective. Par rapport à la moyenne des Français·es, la division par deux de ce bilan carbone se répartit notamment entre plusieurs domaines de consommation : division par deux de l’impact de l’alimentation et par trois de l’impact de l’habitat (écoconstruction, chauffage sans énergie fossile…). De façon plus étonnante encore, le poste des biens et services est divisé par quatre. Un·e habitant·e en écolieu n’émet que 400 kg de CO2 par an pour l’achat de biens et services (électroménager, loisirs, équipements divers…) alors qu’un·e Français·e émet en moyenne 1 600 kg de CO2. La vie collective facilite en effet le fait de posséder moins, car certains équipements sont partagés. On peut aisément comprendre qu’une projection d’un film dans une salle commune d’une oasis pour une quinzaine d’habitant·es est plus vertueuse, au niveau écologique, que le fait que ces mêmes habitant·es regardent un film chacun chez eux.

Un autre exemple classique de la mutualisation est celui des équipements pour le linge. Comme cela se fait très généralement en Suisse ou dans des pays scandinaves et anglosaxons, les écolieux ont en général des buanderies collectives. Cette mise en commun a plusieurs avantages : elle évite déjà d’avoir autant de machines à laver que de foyers et facilite l’accès à des appareils de meilleure qualité. Elle permet aussi de réduire la surface des bâtiments, les tuyaux de plomberie… À l’écohameau du Plessis, la grande majorité des habitant·es utilisent deux buanderies, avec cinq machines en tout, alimentées en eau de pluie. Une habitante fabrique même la lessive écologique maison pour tout le monde. Certes il faut sortir de chez soi pour laver son linge mais ce léger inconfort est à mettre au regard du fait de ne plus devoir entretenir individuellement sa machine et du gain de place et du confort que cela représente dans un logement.

Souvent, un biais existe quand nous comptabilisons l’impact des équipements communs car nous invisibilisons une partie du temps que nous passons pour disposer d’un objet. C’est le même principe que celui de la « vitesse généralisée » inventée par Ivan Illich dans les années 1970 : pour calculer la véritable vitesse d’une voiture, il divisait le nombre de kilomètres parcourus par le temps complet consacré à son véhicule. Ce temps n’inclut pas seulement la conduite, mais aussi le temps de travail pour payer son essence et son véhicule, celui passé à demander une carte grise, à nettoyer ou faire réparer son véhicule, à éventuellement financer un garage… Le résultat (6 km/h à l’époque, 20 km/h en 2013) est éloquent : un vélo, même aujourd’hui, va aussi « vite » qu’une voiture.

 

Un nouvel horizon à développer : la mobilité

La mobilité est justement l’un des axes majeurs de progrès pour les écolieux d’aujourd’hui : leur bilan carbone n’est que de 30 % plus bas que la moyenne nationale sur ce poste. C’est lié d’une part à leur situation géographique en milieu rural qui donne moins accès aux transports en commun et, d’autre part, à certaines pratiques qui ne sont pas directement dépendantes de la vie en écolieu, notamment le recours à l’avion. En 2023, à la suite de la publication de l’étude carbone de BL Evolution, un groupe de travail inter-écolieux a été créé par la Coopérative Oasis pour étudier les leviers permettant de progresser sur ce sujet. Ce groupe a été animé par Yoann Gruson-Daniel, un jeune ingénieur passionné par ces enjeux de mobilité et qui développe notamment une offre d’électrification de vélos. Yoann habite à Écoravie, un habitat partagé situé en centre-bourg de Dieulefit, dans la Drôme provençale, et qui fait figure de modèle sur le sujet de la mobilité.

Commencé en 2007, Écoravie rassemble aujourd’hui une trentaine d’adultes et une vingtaine d’enfants au sein de dix-neuf appartements répartis dans trois grands bâtiments bioclimatiques, finalisés respectivement en 2017, 2019 et 2021. L’habitat collectif se définit comme intergénérationnel, solidaire, écologique et à la recherche de résilience. À partir de 2021, une fois les appartements réalisés, des chantiers importants sur la gestion de l’eau, le design permacole des 2 hectares de terrain ainsi que la mise en place d’une flotte de véhicules mutualisés ont bien occupé le groupe.

Tout a commencé avant 2020 par du partage informel de véhicules. Un tarif unique est fixé à 0,30 euro par kilomètre. Mais il fallait alors espérer que tout se passe bien car la situation assurantielle quand on prête un véhicule n’est pas tout à fait claire. Ce système a vite connu des limites : il peut être difficile d’emprunter une voiture plusieurs jours d’affilée et, surtout, aucun véhicule n’était électrique alors que les bâtiments d’Écoravie produisent des quantités importantes d’électricité photovoltaïque via 400 mètres carrés de toitures solaires.

C’est après plusieurs refus de prêts et d’emprunts que certains membres décident de s’organiser pour acheter ensemble des véhicules à mutualiser et ainsi mettre en place un système fiable. Ils le baptisent Mobipartage.

Le service est imaginé pour soutenir celles et ceux qui veulent sortir du modèle de la voiture individuelle. Le système est inclusif et peu cher, car reposant en partie sur des rôles tournants bénévoles. L’une des associations gérées par Écoravie a acheté une flotte de quelques véhicules, afin d’intégrer également des membres du voisinage. Chaque foyer a amené la somme qu’il voulait, ce qu’il pouvait pour financer l’achat des véhicules, avec un minimum conseillé de 1 000 euros par personne ou 1 500 euros par couple. Une fois les véhicules achetés et assurés, les habitant·es signèrent un contrat d’utilisation.

Le service était, en 2024, composé d’un large choix de véhicules, allant du vélo électrique et du vélo cargo électrifié au véhicule électrique cinq places de 1 500 kg en passant par des petits véhicules deux places, roulant l’un à 45 km/h, l’autre à 80 km/h : une Citroën AMI et une Renault Twizy. Ces véhicules intermédiaires ont une place importante dans le projet d’Écoravie car le développement de petits véhicules de moins de 500 kg paraît l’une des clés de la mobilité bas carbone en milieu rural, notamment pour une population qui ne peut pas toujours prendre un vélo. Ces véhicules légers ont une empreinte carbone et une consommation bien moindre que des véhicules lourds – dont le symbole est aujourd’hui la Tesla.

Pour que ce système marche, il faut bien sûr s’organiser. Cela passe notamment par des réservations via un calendrier mutualisé ou par un système de tablettes disposées devant les six bornes de recharge. L’un des habitants a en effet réalisé un système d’information open source pour pouvoir facilement communiquer avec des bornes de recharge elles-mêmes open source, où les composants électroniques sont standards et remplaçables. Non seulement les véhicules sont partagés et électriques, mais ils sont chargés grâce à l’électricité produite par les panneaux solaires des toitures.

La confiance créée par la vie collective et la mise à disposition de compétences de membres du groupe ont ainsi permis de créer un système très performant et vertueux, qui répond tout autant à des enjeux économiques qu’environnementaux. Si ce système peut exister dans l’absolu en dehors d’un écolieu, mesurons que c’est la culture du partage qui se développe dans un habitat participatif qui rend un tel projet possible. Cette logique intéresse aujourd’hui de nombreux élu·es et notamment des parlementaires qui travaillent sur la mobilité durable en milieu rural. La solution trouvée pour les membres d’Écoravie pourrait facilement être déployée à l’échelle de toute une commune.

 

Vers de nouveaux modèles économiques

La créativité suscitée par le partage propre aux écolieux s’exprime dans de nombreux domaines. Elle est ainsi la source de nouveaux modèles économiques, autour de ce qu’on appelle l’« économie de la fonctionnalité ».

Conscient de cette logique, le groupe Adeo – notamment propriétaire de Leroy Merlin – a organisé en 2016 un voyage d’études pour plusieurs cadres du groupe, avec la présence du PDG de l’époque Damien Delepanque, dans des écolieux d’Ardèche, de Drôme et d’Isère. Ces visites avaient pour objectif de comprendre la gestion collective des outils de bricolage. En effet, plusieurs personnes du groupe en charge du développement durable se questionnaient sur l’impact écologique de leur matériel. Une étude interne avait montré que la durée de vie réelle de leurs perceuses était inférieure à 10 minutes d’utilisation directe – ce que l’Ademe a confirmé peu de temps après.

Dans les écolieux, il est possible de mettre en commun les outils. Avec un double objectif : éviter d’avoir une perceuse oubliée au fond de son atelier et faciliter l’accès à du matériel de meilleure qualité. Pour Leroy-Merlin, il s’agissait bien d’étudier à la fois la possibilité de louer du matériel de bricolage mais aussi de pouvoir privilégier du matériel plus haut de gamme, qui est plus écologique car plus durable.

Cette logique de mise en commun est un levier considérable de réduction de notre consommation matérielle. L’Ademe rappelle par exemple que « l’ensemble des équipements, meubles et électroménagers présents dans une maison pèse en moyenne 2,5 tonnes (soit le poids d’un hippopotame) » et « qu’il a fallu mobiliser 45 tonnes de matières premières (soit 18 hippopotames) » pour les construire.

Un modèle intégré de l’écolieu et de la ressourcerie

Cette logique de diminution de la consommation par le partage incite même des écolieux à créer des projets de ressourcerie. Élise Gruntz, Antoine Rabourdin et Sébastien Pichot sont les trois fondateurs de la Ressourcerie du Pont, une ressourcerie située au cœur du Vigan, dans le Gard. Elle s’inscrit dans un écosystème très large de projets qu’ils portent ensemble.

Dans cet écolieu « en archipel », la ressourcerie permet de créer du lien sur le territoire, d’offrir un service à la population et de permettre le croisement de publics d’horizons différents. Elles touchent autant ceux qui ne se déplacent qu’à vélo que ceux qui aiment aller voir le Rallye des Cévennes et cette mixité est pour eux un énorme atout de leur projet.

La synergie entre leur écolieu et leur ressourcerie est dès lors évidente. L’écolieu offre à la ressourcerie des espaces d’accueil et d’hébergement pour les événements, permet d’incarner une « vie sans déchets » et ouvre sur d’autres thématiques de la transition. La ressourcerie permet à l’écolieu de s’équiper de manière éthique et économique, de créer un réseau et un modèle économique durable qui répond aux besoins du territoire et générant beaucoup d’emplois.

Élise, Sébastien et Antoine sont unanimes : « Les ressourceries sont de nouveaux laboratoires socioculturels au service de comportements respectueux de la nature. Ce sont des bastions de l’éducation populaire au service d’une réelle révolution culturelle, celle qui stimule le changement en amenant à voir, dans les coulisses du matérialisme, la folie humaine de l’individualisme et de sa consommation. Agir dans une ressourcerie, c’est avoir en pleine face le gaspillage et tous les jours dans les bras la possibilité de réduire l’impact à court terme de l’extractivisme sur les espaces naturels et la survie de la biodiversité. »

Une mise en pratique de la théorie des communs

Cette démarche de mise en commun ne s’arrête pas aux équipements matériels. Une étude un peu ancienne de Gécina, un promoteur immobilier, concluait déjà en 2011 que « les Français·es sont majoritairement prêts à partager avec leurs voisin·es un espace vert (58 %), une salle de jeux pour les enfants (55 %), un garage (53 %) ou un espace communautaire (52 %) où venir lire, discuter, déposer des livres… Et près de quatre sur dix un espace buanderie avec des machines à laver et des sèche-linges ainsi qu’un espace débarras ».

Dans un écolieu, cette aspiration devient réalité : les habitant·es y aménagent ensemble plusieurs types d’espace en fonction de leur envie. L’espace commun et la vie du groupe sont dès lors indissociables : l’espace commun accueille le vivre-ensemble mais son entretien et sa gestion sont aussi les moteurs de toute l’organisation collective et du devoir de bonne entente. C’est à la fois un objectif en soi, dans une logique de mutualisation et de partage, mais aussi un moyen de s’ouvrir au territoire, d’accueillir et de s’obliger à une vie démocratique formatrice de notre citoyenneté.

Cette logique de la mutualisation qu’incarnent les oasis trouve un cadre de pensée plus général dans la théorie des communs, qui irrigue de plus en plus la pensée de la transition écologique. Depuis Elinor Ostrom, la première femme à recevoir le Prix Nobel d’économie en 2009 « pour son analyse de la gouvernance économique, et en particulier, des biens communs », de nombreux chercheurs s’intéressent au modèle des communs comme une réponse aux impasses de nos systèmes libéraux.

Ce terme de commun renvoie en fait à des réflexions assez anciennes concernant la gestion de ressources considérées comme vulnérables. La « tragédie des biens communs », popularisée par l’article éponyme du biologiste Garrett Hardin paru en 1968, est une théorie qui vise à décrire des phénomènes collectifs de surexploitation d’une ressource, par exemple lors de surpâturage. Il s’agit donc d’une situation de compétition pour l’accès à une ressource limitée, créant un conflit entre l’intérêt individuel et le bien commun et face à laquelle la stratégie économique classique aboutit souvent à un résultat perdant-perdant. Trois stratégies ont alors été proposées pour tenter d’éviter la surexploitation des ressources : la nationalisation, la privatisation et la gestion par des communautés locales. Notamment à cause des conclusions limitées de Hardin dans les années 1960, le monde occidental ne s’est pendant longtemps intéressé qu’aux deux premières solutions, dans une dichotomie particulière ancrée en France entre bien privé et bien public. C’est en reprenant ces travaux et en les complétant largement qu’Elinor Ostrom a démontré que la troisième solution, la gestion par les communautés locales, aussi appelée le « commoning » dans le jargon des communs, était bien souvent la voie la plus efficace pour protéger équitablement des ressources.

Aujourd’hui, la définition d’Elinor Ostrom fait référence. Il y a des communs lorsque l’on constate la réunion de trois critères :

  • un système de ressources considérées comme vulnérables par la communauté ;
  • une gouvernance collective qui inclut un système de résolution des conflits ;
  • et un faisceau de droits et d’obligations pour toute personne ayant accès au système de ressources, le protégeant de l’épuisement et de l’accaparement (dites « enclosures »).

Les communs ne sont alors pas considérés uniquement comme des ressources, mais comme un mode d’action, car ils nécessitent une dynamique plurielle de pratiques auto-instituées permettant de faire ensemble et de gouverner ensemble, comme le vivent les écolieux quand ils décident de mutualiser des bâtiments ou des équipements.

Une étude dans les écolieux

Anne Lechêne, membre de l’écolieu de la ferme de Chenèvre située dans le Jura, s’est passionnée pour la théorie des communs. L’oasis où elle réside est à la fois un lieu de vie, de partage et d’activités économiques qui se développent dans une grande ferme franc-comtoise traditionnelle. Depuis l’acquisition en propriété collective en 2017, cette ferme renaît avec la mise en route d’activités agricoles très variées, toutes en agriculture biologique : maraîchage en traction animale, chèvrerie, production d’œufs, génisses en pâture, production de plants, fournil de pain bio, vin nature… Dix emplois et six entreprises s’implantent les six premières années. Des appartements sont modestement rénovés dans l’existant et quelques habitats légers sont installés. Les habitant·es y expérimentent un mode de vie collectif et sobre : même des salles de bains sont mises en commun entre plusieurs logements. Un GAEC y a aussi construit un nouveau bâtiment écologique pour installer chèvres et chevaux, ainsi qu’une boutique, une salle pédagogique et des espaces de stockage. D’abord monté en SCI, le projet se met davantage en cohérence avec ses valeurs en 2024 en se transformant en société coopérative d’habitants de forme civile, dans la suite de la loi Alur. Elle rejoint ainsi la grande tradition coopérative bien connue de la région qui produit le comté. L’objectif derrière cette transformation est de pérenniser le projet commun et de donner de la clarté sur les engagements : propriété d’usage, non-lucrativité du foncier et du bâti, engagements coopératifs et écologiques des parties prenantes, ouverture du lieu sur le territoire…

Après s’être formée à HEC et différentes expériences professionnelles, Anne Lechêne poursuit son cheminement intellectuel… ce qui la conduit à étudier la théorie des communs. En 2023, elle mène une étude avec la Coopérative Oasis, financée par l’Ademe, sur les liens entre la pratique des écolieux et la pensée théorique des communs, notamment en regard des principes identifiés par Elinor Ostrom. À partir des cas de succès, la chercheuse identifie de manière inductive huit principes de conception portant sur les règles de gouvernance et les systèmes de régulation et de sanction.

En étudiant en détail six écolieux du réseau des oasis, Anne Lechêne développe son approche autour de deux questions principales :

  • Cet échantillon d’écolieux relève-t-il aujourd’hui du paradigme des communs ?
  • En quoi une approche par les communs peut-elle éclairer et « empuissancer » l’agir collectif des écolieux ?

Son travail explore alors cinq thématiques :

  • faire communauté,
  • agir ensemble et travailler,
  • le rapport à la propriété,
  • le rapport au territoire,
  • et le rapport aux non-humains et aux générations futures.

Même si plusieurs freins sont pointés du doigt, notamment liés au cadre juridique actuel, les conclusions d’Anne Lechêne semblent sans appel : « Ces types de collectif sont des lieux d’expérimentation du paradigme des communs, à la fois comme registre d’action et comme mouvement de pensée. » Elle constate que les six collectifs rencontrés ont sans doute dix ou vingt ans d’avance en matière de mode de vie au regard de l’urgence climatique. Ils sont des démonstrateurs frappants du potentiel du « commoning » grâce aux gouvernances partagées qui s’y développent.

L’approche des écolieux par les communs va de pair avec une représentation du monde qui ne sépare plus nature et culture, humain et nature, et où le bien commun consiste à maintenir les conditions d’habitabilité de la planète et à prendre soin des écosystèmes vivants, et donc à un élargissement de la vision économique de la société au-delà des logiques marchandes et de privatisation. In fine, Anne Lechêne pense qu’il faut questionner la façon dont on envisage l’économie d’une manière plus anthropologique que simplement dans la métrique appliquée.

 

Conclusion : vers une économie de la réciprocité

C’est justement ce même questionnement qu’avait déjà initié, dans la première moitié du XXe siècle, l’économiste hétérodoxe et anthropologue austro-hongrois Karl Polanyi. Beaucoup de chercheurs et penseurs, dont Anne Lechêne, s’intéressent à nouveau aux travaux de ce grand critique du libéralisme économique. Pour Polanyi, les dogmes du libéralisme économique, tels que les concepts d’« homo oeconomicus » et de « marché », sont injustement présentés comme inhérents aux sociétés et intemporels, il convient donc de remettre en question la croyance du « marché autorégulateur ». Il considère que le capitalisme cherche à tout transformer en marchandise, y compris les trois éléments à la base de toute production, à savoir le travail, le capital et les ressources naturelles. Dans l’optique capitaliste sur le travail, nos vies n’ont par exemple de sens que dans le cadre de notre force de travail, qui devient une marchandise au service de l’économie. Dès lors, il est facile d’invisibiliser les bénéfices pour la société de nos activités non rémunérées. Au final, Karl Polanyi fonde une théorie qui aide à comprendre en quoi les écolieux concrétisent une vraie évolution de la pensée économique, notamment en se réappropriant autrement un grand nombre d’activités, de l’auto-promotion immobilière à la production d’énergie ou de nourriture.

Selon Polanyi, l’économie ne se résume pas à l’économie marchande théorisée par les penseurs libéraux. Pour fonctionner correctement, l’économie doit « s’encastrer » dans la société et combiner trois logiques : le marché, la redistribution et la réciprocité. Alors que la pensée économique libérale, propulsée notamment par l’École de Chicago, s’intéresse avant tout au marché (régulation par les prix et poursuite de l’intérêt individuel) et accepte par nécessité plus ou moins de redistribution (convergence des richesses vers un centre, par exemple l’État avec la fiscalité, en vue de leur répartition), les écolieux donnent une pleine place à la troisième composante, la réciprocité, sans nier pour autant les deux autres. Car si les oasis ont besoin de s’insérer dans les logiques marchandes pour vivre et contribuent nécessairement à la redistribution sociale, elles construisent aussi des échanges non marchands entre personnes, à une échelle locale, grâce aux sentiments d’interdépendance et de confiance qu’elles facilitent. Cette économie de la réciprocité s’insère naturellement dans un milieu rural qui facilite encore aujourd’hui une économie informelle : on déneige et on rentre le bois ensemble, on donne des courgettes au voisin quand on en a trop… De la même manière, les oasis laissent la pleine place à la solidarité et au don, à l’engagement bénévole et à l’entraide entre parents, au soutien des plus âgés (plutôt que le modèle économique de l’Ehpad) et des plus fragiles, à la culture de la fête gratuite et ouverte à tous, à l’éducation populaire, à la production artistique par toutes et tous, à l’invention de monnaies alternatives décentralisées…

N’oublions pas que les travaux de Polanyi sont marqués en toile de fond par son époque. Son livre phare La grande transformation est sorti en 1944, après avoir cherché à comprendre comment le fascisme et le nazisme avaient pu émerger en Europe. Pour lui, la marchandisation des piliers de la vie sociale (le travail, la nature, la monnaie) affaiblit la capacité à faire société et le libéralisme économique de son époque portait alors le risque d’un effondrement socio-politique, qui fait le lit de l’arrivée des régimes autoritaires. Ce qu’il a appelé le « désencastrement » de l’économie de la société, à savoir ce mouvement artificiel par lequel la sphère économique se détache des sphères sociales et politiques, est à la racine de l’émergence du fascisme. Similairement, Polanyi nous enjoindrait à regarder le retour des populismes et des économies de guerre dans le monde à la lueur de l’ultra-libéralisme déconnecté de la société et des besoins sociaux. Aujourd’hui, nous semblons au bord d’un gouffre démocratique et l’économie de la réciprocité que les écolieux développent dans leur logique de mutualisation représente un rempart à l’arrivée des guerres. Comme un moyen, par l’intelligence de la logique des communs, de « réencastrer » l’économie dans la société.

 

Nora Guelton, Mathieu Labonne & Aurélie Sécheret

 

 


 

La Coopérative Oasis est une société coopérative d’intérêt collectif créée en 2018.

Ses missions : faire émerger, financer et accompagner des oasis partout en France, soutenir celles et ceux qui font le choix d’une transformation exigeante, rassembler une communauté de projets audacieux et engagés.

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