Diminuer la taille de la police (x-small).Augmenter la taille de la police (medium).Les contrastes sont augmentés par une inversion des couleurs. Supprimer l'ensemble de la personnalisationImprimer ce document.Ajouter aux favoris Envoyer à un ami

Un privé dans les choux

Par François Martel - Vaulx en Velin (69)

Nestor raccrocha. Pourquoi donc cette grosse légume s’adressait-elle à lui ? Et qui lui avait refilé son numéro ? Depuis qu’il exerçait le métier de privé, il avait connu des hauts et des bas. Plus de bas que de hauts d’ailleurs… En ce moment, il était plutôt dans les choux. Longtemps qu’il n’avait pas palpé un bon paquet d’oseille (en billets verts, de préférence). Bref, il avait besoin de blé, pour faire fructifier sa modeste exploitation. Cette affaire lui permettrait peut-être de mettre un peu de beurre dans ses épinards quotidiens, qu’il commençait à trouver insipides… Il se prit à rêver.

La veille, voulant reprendre le volant de sa vieille guimbarde, garée en vrac sur un passage piéton, comme d’habitude, il était tombé nez à nez sur une aubergine en train de verbaliser son véhicule. Sous ses dehors de grande asperge montée en graine et son costume un peu ridicule, il avait décelé une créature fragile au teint frais (elle devait se faire un masque au concombre tous les soirs), qui devait suivre le régime haricot vert, au vu de sa taille filiforme. Il avait décidé de la prendre par la douceur et par les sentiments.
« - Vous n’allez tout de même pas me coller une prune, Mademoiselle ?
- Monsieur, vous êtes en infraction. Je dois verbaliser. »
Passons sur les détails de la conversation. Il tenta d’user de son charme, lui proposant même de l’inviter, en compensation, à une représentation de Casse-noisettes le lendemain soir. « Du balai, lui avait-elle répliqué. Circulez et bougez votre épave de là. Sinon, gare, j’appelle mes collègues, et ils vous distribueront quelques marrons en pleine poire, si vous continuez à m’importuner. » Et elle avait glissé, imperturbable, la prune sous l’essuie-glace. Décidément, son physique d’Humphrey Bogart, avec son sourire ravageur n’avait plus l’effet escompté… Saisissant avec répugnance le bout de papier humide, il remarqua cependant un numéro de téléphone griffonné à la hâte au verso. Il pensa avec satisfaction, qu’à moins qu’il n’y ait un pépin de dernière minute, c’était dans la poche, mais aussi, avec circonspection, qu’il pouvait encore s’agir d’une peau de banane qu’on tentait de glisser sous ses pieds. Il esquissa un sourire mi-figue, mi- raisin. Et se rendit au rendez-vous fixé par son client.

Lord Plum-Pudding l’attendait. Pâle comme une endive, chapeau melon vissé sur le crâne, un pépin de luxe (en baleine véritable) serré dans la main gauche, il arborait un sourire impénétrable, révélant une dentition digne d’une grelinette surdimensionnée. Very british, le gars. Ce qui détonnait un peu chez ce type, c’était son visage en forme de poire, façon Louis-Philippe. Etonnant, non, pour un Anglais ?
« - Quarante patates, déclara-t-il sans transition.
- C’est bien de m’agiter une carotte sous le nez, mais je ne suis pas un âne. Qu’attendez-vous de moi ?
- Voyez cette photo. Vous me suivez cet homme. Maximum de clichés. Compte-rendu heure par heure de ses faits et gestes.
- C’est tout ?
- C’est tout.
- Et où le trouver ?
- Il a ses habitudes à la Reine des pommes. Un lieu fréquenté en son temps par Chester Himes.
- On se croirait dans un mauvais polar. Vous me prenez pour une truffe ? Donnez-moi plus de détails.
- Occupez-vous de vos oignons.
- On se croirait dans un mauvais navet, un polar de série B. Ne me racontez pas de salades.
- C’est à prendre ou à laisser. Mais si tu laisses, maintenant que tu es au parfum, tu risques de te prendre quelques châtaignes, voire quelques pruneaux en pleine poire. »

Il se remit au volant de l’antiquité qui lui servait de véhicule et lui réduisait systématiquement le dos en compote. Il se dit qu’il aurait mieux fait de garder la vieille roulotte, héritée de son arrière-grand-oncle par alliance, bricoleur de génie incompris : elle était tractée par un vélo alimenté par un panneau solaire. Ni plastique, ni essence, 100% bio, l’engin, qu’il avait baptisé Zeuzère, allez savoir pourquoi… L’appareil était pourtant tout ce qu’il y a d’inoffensif, sauf pour les mollets du conducteur et sa réputation dans le quartier. Il était un peu zinzin, le tonton… Une araignée maousse dans la coloquinte. Un blob qui s’en donnait à cœur joie sous ses méninges. Pensez donc, il imaginait qu’on pouvait sauver la planète ! Ou alors avait-il eu un éclair d’intuition ironique quant au destin de son engin : « zeuzère à rien ? »

Bref, il pédalait allègrement dans la semoule, tel un asticot dans une laitue trop molle… Que lui voulait le pseudo-lord ? Il n’avait d’autre choix que d’accepter le marché : il n’avait plus un radis en poche. En plus, il avait convenu au téléphone avec la pervenche, pardon, l’aubergine, bref la contractuelle, de l’emmener au spectacle le soir même… Il appuya sur le champignon, il lui restait une demi-heure avant le rendez-vous. Il s’arrêta net devant la carotte d’un débitant de tabac (il était en manque, ayant épuisé ses dernières cartouches), avant de décider de faire une rapide halte pour se refaire des forces dans un petit bistro du quartier… Une envie irrésistible de haricot de mouton, pour se caler le ventre et restaurer son esprit.

La soirée fut détestable. D’abord, il fit le poireau pendant dix minutes. Le spectacle fut déplorable. Certains amateurs avertis lancèrent d’ailleurs des tomates bien mûres aux danseurs qui n’y pouvaient rien, le metteur en scène sucrant les fraises depuis longtemps… La donzelle lui fit d’amères remontrances. Il l’avait prise pour une pomme. Il avait rétorqué qu’elle n’avait rien dans le citron… Peu désireux de se prendre le chou avec ce cœur d’artichaut (il avait déjà la tête comme une pastèque), il réintégra son tacot. Cerise sur le gâteau, quand il rentra chez lui, après avoir traversé la banlieue qui poussait comme un champignon vénéneux, un avis d’expulsion pour loyer impayé l’attendait dans sa boîte aux lettres.

« Il me faudrait un bon avocat », se dit-il, en ingurgitant un demi-tube d’aspirine. D’un coup de poing rageur, il écrasa la télécommande de la télévision, coupant court à l’habituel navet du samedi soir. Le reste de rutabaga qui trônait sans concurrence dans son réfrigérateur suffirait bien à lui seul à entretenir son humeur exécrable…

François Martel
© 2008 Terre vivante