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Le Jardin dans l’espace

Par Jean-Baptiste Philibert - Polienas (38)

Nous y sommes finalement parvenus. Malgré les mises en garde de la communauté scientifique, malgré les alertes, malgré les actions. Nous l’avons détruite, notre belle planète. Physiquement parlant, la Terre existe encore bien sûr, mais elle est désormais « désinfectée » de toute vie...

Je marche dans le couloir glacial de la station, mes pas claquent sur le sol métallique au point de m’en donner mal à la tête, tout est si propre dans ces tubes. La porte s’ouvre devant moi et j’entre dans le laboratoire. Comme tous les jours, je vérifie l’état des plantes, les seules que j’ai pu sauver, les 39 dernières espèces végétales que la Terre ait portées. Tout est allé si vite. J’y repense sans arrêt. Les prévisions du début du XXIe siècle étaient tellement justes mais nous n’avons rien fait ou de si petits gestes de bonne conscience. Deux degrés, puis quatre, puis six et en cent années nous ne survivions déjà plus que terrés dans nos bunkers, à prier que cela se calme. Les plantes mouraient, l’oxygène manquait. Les avancées de la médecine et de la génétique nous permettaient de vivre potentiellement plusieurs siècles en conservant toutes nos capacités, mais à quoi bon puisque nous nous étions dépossédés de notre plus précieux héritage ?
Les survivants décidèrent, dans le désespoir, d’envoyer une équipe d’élus sur la station internationale afin d’y maintenir un échantillon de la biodiversité, dans l’idée illusoire de réinséminer la planète quand elle aurait retrouvé un équilibre. Mais la peur de suffoquer étouffa la raison. Chacun voulu son ticket pour l’espace. Des émeutes éclatèrent. L’équipe ne partit pas. Dans un égoïsme absolu, j’avais condamné ce projet et je fus le seul à décoller ; il y a de cela 85 ans aujourd’hui. La honte me ronge encore.
Une fois l’inspection du laboratoire achevée, la routine me guide vers les fermes hydroponiques. Malgré l’apparente froideur du système, l’immense pièce est apaisante. Non pas du fait de la vue magnifique de l’espace, offerte par les baies vitrées, mais par l’odeur fraîche des végétaux. Elle me rappelle les balades dans les forêts, déjà agonisantes, de mon enfance. Comme tous les jours je cueille une tomate, la mange et savoure sa fadeur. Je fais le tour des bacs de culture, constate la croissance des plants, retire les feuilles mortes que je jette dans l’auto-composteur, réajuste les tubes d’alimentation. Nul besoin de se soucier des pucerons, aucun ravageur ne nous a survécu. Alors, sans plus m’attarder sous les durs rayons de l’astre solaire, je file dans la dernière salle de mon parcours quotidien : le jardin.
Une dizaine de mètres carrés sur lesquels est établi mon salut mental : de la terre, de la véritable terre de la Terre. Mon trésor. À peine une dizaine de centimètres d’épaisseur, tout ce que j’ai pu embarquer en place des neuf autres passagers initialement prévus. Tous les jours la même envie de plonger mes mains dans cette substance sacrée, de marcher pieds nues sur les mousses, sentir les fines herbes glisser entre mes orteils, j’ai jusqu’à l’envie de la goûter, abîmer l’émail de mes dents sur ses minéraux microscopiques. Elle est tout, tout ce qu’il reste. De retour à la raison, j’observe le développement de ce minuscule écosystème. Ici, tout est enregistré sur l’ordinateur de bord, l’hygrométrie, l’humidité, la température, la durée d’ensoleillement, la vitesse du vent. La salle avait été conçue spécialement pour simuler diverses conditions climatiques. En jouant sur l’ouverture des volets métalliques, il était possible de contrôler l’ensoleillement. Les précipitations étaient, quant à elles, contrôlées par des asperseurs de différentes diamètres. Enfin la ventilation permettait de générer des courants d’air, ce qui était fort pratique pour la pollinisation des espèces anémogames. Ce jour-ci, les conditions correspondaient à une journée du début de l’hiver à la fin du XXe siècle et près du 45e parallèle nord. Une époque que je n’ai pas connue mais durant laquelle, les conditions climatiques étaient encore clémentes. J’inspire profondément une dernière fois avant de sortir de la pièce.

Un nouveau long couloir froid. Mais mon cœur se réchauffe quand je l’aperçois, ce petit soleil, collé au hublot, admirant la planète bleue qu’elle ne foulera jamais. Ma petite fille, ma petite Fraise, nommée en l’honneur de ce généreux fruit disparu. Cinq ans à peine, des boucles dorées qui me rappelle la paille plus que l’or. Dans sa jupe grossièrement cousue à partir des uniformes bleu-vert destinés aux habitants de la station. À chaque fois que je la vois, un mélange amer de regret et de joie me plisse les paupières. Quels droits avais-je de la fabriquer ? L’édition génétique, tout comme la gestation artificielle et toutes les technologies qui touchent au vivant, ont toujours eut mauvaise presse et j’ai longtemps lutté contre ces méthodes qui ne me semblaient répondre qu’aux caprices eugénistes des plus riches. Et pourtant... Le matériel était là, opérationnel, automatisé. De plus, la station disposait de centaines de cellules souches conservées en stase, toutes étiquetées d’un profil génétique détaillé. Merci les caprices de riches ! Il ne restait qu’à choisir une « mère » et procédé à une gamétogenèse. Je ne sais pourquoi j’ai préféré laisser le hasard choisir. Le reste fut facile : la culture de l’ovule, un don de spermatozoïde, une fécondation et neuf mois d’utérus artificiel. Je n’ai pas même eu le souci de l’accouchement, que bientôt ce petit amas de cellules contre nature, pleurait dans mes bras. En y repensant, mes lèvres tremblent et les larmes voilent ma vision. L’humain a toujours désiré maîtriser la nature, pour le meilleur comme pour le pire. Il y est parvenu. Je retrouve ma contenance quand les fines bouclettes de ma tendre enfant s’agitent comme des petits ressorts et que son visage s’illumine en me voyant, éclipsant la lumière de l’astre solaire pourtant omniprésent. Elle court en criant « papa », j’ai à peine le temps de poser le genou à terre qu’elle saute dans mes bras. Voilà ce qui justifie le mépris de toutes les règles d’éthique qui m’étaient chères, voilà ce qui justifie la procréation artificielle...
« Papa, je crois que j’ai vu un cheval sur la Terre, me dit-elle enfin de sa douce voix.
- Oh un cheval, rien que ça ?
- Oui, comme dans le livre mais tout gris.
-Tu ne me raconterais pas des salades par hasard ? »
Elle marque un temps, fronce ses sourcils et tord sa bouche sur la droite, m’offrant une moue de pure réflexion. Elle m’invite à aller voir par le hublot, voir le « cheval comme dans le livre ». Nous collons nos têtes à l’ouverture pour y jeter chacun un œil. Un cheval en effet, un cheval de vapeur sombre, dessiné dans les nuages, elle m’a bien eu !
« Dis papa, c’est quoi « raconter des salades » ?
- C’est une expression qui signifie dire des mensonges.
- Ah... Mais c’est quoi une salade ? »
Qu’est-ce qu’une salade ? Comment lui expliquer que c’est un ensemble de végétaux qu’on a éradiqué ? Que, même si je la mangeais plus pour me donner bonne conscience lors des repas opulents que par goût, désormais je tuerais pour une feuille de salade. Encore faudrait-il qu’il reste quelqu’un à tuer... Elle m’interpelle, constatant que je me suis perdu dans des pensées sombres. Je lui réponds : « Euh... Une salade, c’est... C’est un plat, voilà, un plat composé d’un peu ce qu’on veut, c’est un mélange. Un mélange d’aliments qu’on mange froid. » Je ne pouvais pas lui donner meilleur exemple de l’expression « raconter des salades » après le sacré mélange de connerie que je viens de lui faire avaler pour ne pas admettre que la première chose à laquelle je pense quand j’entends le mot « salade » c’est en fait « laitue », dont elle ne connaîtrait jamais le goût. A moins que...
De retour dans le laboratoire, je cherche laquelle de mes plantes est la plus proche parente de la laitue. La seule astéracée dont je dispose fait partie du genre Artemisia, il s’agit d’un plant de génépi. Si j’avais à disposition le code génétique d’une laitue originelle, il me serait facile d’éditer le génome d’un échantillon de génépi pour recréer une laitue, malheureusement je ne dispose pas de cette information. Sans doute l’un des neufs malheureux que j’ai privé de salut était chargé du transport de ces données, le génome de la plupart des plantes ayant été décryptés bien avant la date de départ. La solution qui me reste consiste à altérer des gênes au hasard jusqu’à obtenir une plante proche de la laitue, autant dire qu’il me faudrait quelques millions d’années et beaucoup de chance...

Le désespoir m’entraîne à nouveau dans le jardin, j’ai besoin de respirer, de méditer. Assis en tailleur au milieu de la pièce, mes yeux glissent sur le lierre vigoureux qui rampe vers la lumière, en lutte avec les ronces. Ces lianes, détestées à une époque où elles envahissaient les jardins particuliers, sont aujourd’hui l’une de mes plus grandes fiertés : avoir pu sauver des plantes pionnières, structurantes, indispensables à la conquête végétale. Bien sûr, ici, dans un espace confiné, leur entretien doit être quotidien pour qu’elles n’étouffent pas leurs voisines. Je me rappelle l’un petit plant d’arabette sauvé de justesse des ces dévorantes consœurs, dans mes premières années de jardinage de l’espace. À quelques jours près, une espèce de plus n’aurait pas survécu à l’humain... Je regarde en soupirant le petit coin de terre d’où elle était sortie il y a quatre-vingts et quelques années... Soudain ma nostalgie est rompue par la découverte d’une petite pousse à l’endroit précis où Dame Arabette avait élu domicile. Se pourrait-il qu’elle soit de retour ? Mais en m’approchant, les jeunes feuilles de la plantule se révèlent bien plus arrondies. Mon cœur palpite, en lutte fratricide avec ma raison. Se pourrait-il que je sois passé à côté d’une espèce, en quatre-vingts ans d’observations ? Impossible ! Impossible aussi qu’une graine ait survécu si longtemps... Et pourtant...
La pièce est fraîche mais je sens de la sueur perler sur mes sourcils. Je n’y tiens plus, j’entaille délicatement, mais non sans tremblement, la pointe d’une des minuscules feuilles et sans attendre la coince entre mes incisives et lui bloque toute échappatoire avec ma langue. Le craquement des tissus végétaux résonne dans mon corps, dans la silencieuse pièce et peut-être même dans tout l’espace. Le temps semble suspendu entre le moment où la saveur est détectée par mes papilles et le moment ou mon cerveau analyse l’influe nerveux : de la doucette... De la mâche, c’est de la mâche, de la salade ! Elle est sublime, j’en pleure, toujours sans comprendre ce qu’elle fait là. Comme si la nature avait défié les sciences. Une ultime leçon de son immortalité et pour moi un cadeau inestimable. Je remercie à haute voix cette bénédiction et, dans un sursaut de conscience, court au laboratoire, sans déglutir ni respirer, pour déposer soigneusement le salivât de feuille dans un tube. En quelques gestes automatisés, je prépare l’échantillon et le dépose sur un milieu de culture. Et voilà : 40 espèces sauves, ridicule en comparaison des millions de végétaux perdus, mais miraculeux tout de même !

Entrée 8598 – Jour 29 205 après exode : Après cinq jours, la culture semble bien avoir prise. Je prévois de repiquer la semaine prochaine. Au jardin la plantule, s’est remise de mon invasif prélèvement.
Entrée 8599 – Jour 29 216 après exode : J’ai pu repiquer vingt échantillons de la souche primaire, je les ai mises en condition de culture optimisée.
Entrée 8600 – Jour 29 242 après exode : Toutes les mises en culture ont abouti, j’en garde une au labo pour observation et une autre a d’ores et déjà servi pour relancer vingt autres repiquages. Les dix-huit autres plants ont été mis dans le bac 28 de la ferme hydroponique. J’ai réglé la serre selon la méthode n°342H3 du protocole de production intensive.
Entrée 8601 – Jour 29 297 après exode. La plantule d’observation a fait sa floraison. J’ai récolté un peu de pollen pour étude, le reste a servi à son autogamie, j’espère qu’elle va grainer ! L’enthousiasme m’emporte un peu mais bon, ce n’est pas comme si quelqu’un allait lire un jour ce journal... En attendant ce soir on mange de la MÂCHE !

« Fraise ! À table ! » Cela fait des semaines que je prépare ce repas, j’ai vilement limité la variation des derniers repas, on n’en peut plus du gruau au thym. Mais cette frustration artificielle, j’en suis sûr, amplifiera les saveurs de la doucette. Fraise arrive enfin, grimaçante à l’idée du triste repas qui l’attend. J’imagine le contraste qu’il peut y avoir entre son visage éteint et mon sourire que je peine à dissimuler. « Ma petite, tu veux bien fermer les yeux deux minutes ? ». Elle s’exécute, trop absorbée par l’ennuyeux repas qui se prépare pour protester. Je dépose l’assiette de plastique devant elle, j’y ai disposé la mâche dans son plus simple appareil, je n’ai pas d’huile de toute façon... « Vas-y, tu peux ouvrir. » Son visage oscille de l’interrogatif à la surprise, ses yeux passent de la verdure à mon visage sans pause. La simple vue d’autre chose que du gruau aurait suffi à la rendre joyeuse mais la découverte d’un produit inconnu la fait d’autant plus trépigner. Son sourire malicieux se forme quand elle me demande enfin ce que c’est. Je l’invite donc à goûter.
« Mmmh c’est trop bon, c’est super frais !
- C’est ça, de la salade.
- Mais, c’est pas un mélange.
- Non pas cette fois, ma petite.
- Tu n’en prend pas, papa ?
- Non, mange tout, fais-toi plaisir. » Mes sanglots interrompent mes mots, sa joie est la mienne.
- « Papa... J’ai vu quelque chose sur le télescope.
- Encore un cheval de nuage ? » dis-je en me ressaisissant.
- « Non, je sais pas trop, tu viendras voir. »

Le repas fini, je suis les boucles blondinettes qui sautillent au rythme des petits pas rapides de Fraise. Bientôt nous sommes dans la salle d’observation. Ma gamine monte sur le siège et allume la projection. Elle entre les coordonnées de son observation et par commande vocale demande un zoom maximum sans perte de définition. L’image est nette et malgré le voile brumeux qui estompe les détails, pas de doute, il s’agit de quelque chose que je n’avais pas vu depuis longtemps entre les méandres bleu-gris de la Terre : du vert, un joli vert.
« Ce que tu vois, ma fille, c’est la vie. Et c’est la plus belle chose qui existe. »

Jean-Baptiste Philibert
© 2008 Terre vivante