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Résistance

Par Christian Epalle - Moins (69)

La porte cède sous la violence de nos bottes. Pointant le lanceur de balles de défense devant moi, j'entre le premier dans l'appartement, suivi par mes deux coéquipiers.

- Brigade Biologique ! répété-je en hurlant, nerveux. Nous avons un mandat de perquisition !

Toujours pas de réponse.

- Jay, tu restes ici et tu gardes l'issue. Fred et moi, on va visiter.

- OK, Phil !

Le logement est modeste, vétuste, comme celui de tout employé de la ville. Un hall d'entrée central en guise de salon, une chambre à gauche, une salle d'eau à droite et au fond, derrière une tenture miteuse, une cuisine. Des bruits d'ustensiles et une odeur insolite me parviennent de cette direction. Je progresse lentement et tire le rideau avec précaution. Le suspect de sexe féminin est attablé, de dos, un casque sur les oreilles, en train de s'alimenter. Cheveux blonds et très courts, silhouette fine, elle semble nager dans sa salopette crasseuse.

Je fais un signe à mon collègue. Il s'en approche et d'un coup brusque lui arrache les écouteurs. La fille hurle et se retourne en sursaut, son visage empreint d'une stupeur absolue.

- Ne bouge pas ou on tire ! lui crié-je.

Pour toute réponse, elle est prise de tremblements incontrôlables. Je profite de l'effet de surprise pour l'interroger.

- Jane Jarid ?

Elle acquiesce.

- Montre-nous ce que tu es en train de manger !

Du doigt, elle désigne la poubelle.

- Fred, va jeter un oeil.

Mon équipier enfile des gants et soulève le couvercle. Il y plonge une main et en sort une boite de conserve qu'il porte au niveau de ses caméras, puis une seconde.

- Un « Repas Équilibre » de marque Amazon et un « Google Meal ». Ça m'a l'air en règle.

Je lui renvoie une moue dubitative. L'odeur répandue dans la pièce n'a rien à voir avec de la nourriture réglementaire. Jane Jarid m'observe avec appréhension, au bord de la panique.

- Fais-nous voir ce que tu caches !

Elle fait non de la tête, inconsciemment sans doute. Je la repousse avec autorité pour me saisir de l'assiette. De toute évidence, j'ai trouvé la source de l'odeur. Contrairement à ce que j'aurais pensé, elle n'est pas répugnante. Ses parfums doux et soutenus sont même plutôt plaisants. Une sensation inédite s'éveille en moi, enivrante, dérangeante. Je me ressaisis.

- Jay ! Rapplique et vérifie le contenu de ce truc avec ton matos ! Sa recette ne me paraît pas des plus conformes !

Le visage de la suspecte se décompose, ce qui confirme mon jugement. N'attendant pas le verdict de l'analyse, je décroche les menottes de ma ceinture.

- Jane Jarid, vous êtes en état d'arrestation pour recel et consommation de produits interdits !

* * *

Jane Jarid est détenue au commissariat de la Brigade Biologique depuis trois jours. Dans la salle d'interrogatoire, elle est assise en face de moi et paraît plus sûre d'elle, tout en affichant une certaine résignation.

- Bon, on va reprendre depuis le début.

Je fais défiler son dossier sur l'écran de mon assistant numérique.

- Le résultat de l'analyse chimique des produits retrouvés chez toi est sans équivoque. Rien au catalogue, que du clandestin. Et contaminés qui plus est.

La fille en face de moi demeure impassible.

- Des légumineuses, principalement... Tu ne veux toujours pas me dire où tu les as trouvées ?

Elle secoue la tête. Son insouciance me fait presque pitié. Bien que le jardinage amateur soit officiellement interdit depuis plus de 40 ans, il reste beaucoup de rebelles comme elle, plus ignorants que coupables. Le gouvernement leur fait la chasse pour les protéger de leur comportement autodestructeur, d'autant que leur nombre a tendance à croître.

- Tu sais pourtant qu'en mangeant cette merde, tu t'empoisonnes, non ?

La terre est contaminée, saturée de produits toxiques. Avec toute la propagande sur le sujet, elle ne peut l'ignorer. La culture hydroponique est devenue la norme. Tout autre type de culture, notamment en pleine terre ou à l'air libre, est impropre à la consommation.

Essayons un argument plus percutant.

- Tu sais que si tu ne parles pas, comme la loi le permet, on passera à l'interrogatoire assisté ?

- C'est des conneries. C'est pour faire peur. Votre sérum, il marche pas...

Je souris. Non pas parce qu'elle se fait des illusions, mais parce que c'est la première tirade que l'on obtient d'elle. À part oui ou non, elle n'a pas été très bavarde jusque-là.

Saisissant la bonne disposition de notre prévenue, je poursuis.

- Qui te parle de sérum ? C'est démodé. Tu ne connais pas l'implant cérébral ?

- Non... J'imagine que c'est la version ultime de la torture légalisée...

C'est de la provocation, mais comme elle semble enfin ouverte au dialogue, je préfère ravaler mon ressentiment.

- En attendant, si tu me disais pourquoi tu ingurgites ce genre de merde ?

- Parce que l'alimentation standardisée de bas prix, celle que la populace comme nous on peut s'acheter, c'est du poison... Pour nous rendre malades... Et pour nous obliger à prendre des médicaments qui nous coûtent les yeux de la tête...

- Tu es parano, miss ! C'est votre merde qui rend malade.

- C'est faux ! C'est pas de la merde ! La preuve, je me sens super bien et j'ai pas besoin de vos médocs pourris. On veut nous faire croire qu'on tombe malade à cause de la pollution.

Mais c'est un mensonge. L'air de Lyon n'a jamais été aussi pur depuis des années !

- Tu délires. Dis-moi plutôt qui t'a raconté toutes ces salades !

- Personne. Je le sais, c'est tout.

Jane Jarid se renferme sur elle-même. Elle a flairé où je voulais l'emmener, à la délation de ses dealers. Je la laisse mariner un instant dans son jus. Puis elle tourne la tête pour me fixer.

- Vous avez fait comment pour me repérer ? lance-t-elle.

Simulant une colère subite, je me lève en bousculant la table.

- C'est moi qui pose les questions ici ! Contente-toi de répondre !

Impressionnée, elle se réfugie à nouveau dans son mutisme. J'arpente la salle de long en large.

Au moins, je suis rassuré sur un point. Notre algorithme de détection de comportement alimentaire déviant lui est inconnu. Il est pourtant élémentaire. Il surveille les constantes physiologiques de chaque individu grâce à leur montre connectée. Les cas qui présentent un taux de contamination trop élevé sont facilement identifiés.

Tandis que je réfléchis à d'autres ruses pour la faire parler, Fred entre en trombe dans la salle.

- Phil, on a du nouveau. Tout un réseau de jardins clandestins aurait été repéré. Le boss voudrait qu'on se joigne à l'équipe de Ridley pour une reconnaissance.

- Ridley, tu dis ? grogné-je. Manquait plus que ça !

- Ouais... On n'a pas le choix. Ils sont déjà sur place. En plus c'est à la Guillotière, pas loin d'où habite notre chère amie ici présente.

Jane Jarid blêmit. La nouvelle ne semble pas lui plaire.

- C'est là que tu te fournis en came, hein ? lui lancé-je. C'est ça ?

Elle me fusille de ses yeux noirs.

- Réjouis-toi ! lui dis-je. Au moins, tu vas peut-être échapper à l'implant.

* * *

Avec mes deux équipiers, nous parcourons le réseau de caves souterraines.

Ma première surprise a été de découvrir la clarté qui règne dans ces sous-sols dépourvus d'électricité. On y voit comme en plein jour ! Les clandestins ont installé un nombre impressionnant de puits de lumière solaire à l'aide de fibres optiques chapardées dans les galeries techniques de la ville et de tubes PVC tapissés de films alu. L'aération est naturelle aussi. L'alimentation en eau, en revanche, est manuelle. De nombreux arrosoirs au bord des sentiers en témoignent. La seconde surprise, c'est l'odeur. On ressent l'humidité, bien sûr, mais aussi des effluves subtils de fleurs, d'herbes, d'humus. Ces senteurs me sont peu familières, mais pas désagréables. Fred et Jay semblent autant déconcertés que moi.

Nous avançons. Tout est désert. Les jardiniers ont fui avant notre arrivée, à se demander s'il n'y a pas une taupe chez nous. Chaque cave est unique, panachée de plantes éclectiques, de légumes, de condiments, d'herbes aromatiques et de petits fruits. Chaque recoin, chaque mur, est utilisé pour faire pousser de la nourriture. Ça grouille de vie dans cette mélasse, d'insectes, de limaces, d'asticots, de vers de terre.

- Jay, qu'est-ce que tu en dis ?

- D'après mes appareils, tout ce que tu vois là, groseilles, framboises, salades, poireaux, artichauts, courges, rutabagas, patates douces...

- Abrège, le coupé-je.

- OK. Eh bien tous ces fruits et légumes, je te confirme, sont hors catalogues, illégaux, quoi.

J'enfile des gants et cueille une fraise charnue et bien rouge.

- Et ils sont tous contaminés d'après toi ?

- Sûr ! Leur aération n'est pas filtrée. Leur eau non plus. J'y poserai pas mes doigts !

Je glisse le fruit dans un sachet de conservation, pour analyse plus profonde. Puis nous reprenons notre marche à travers les méandres cultivés, me demandant comment ils ont fait pour amasser autant de terre dans ces caves sans se faire repérer.

À la sortie du bâtiment, l'équipe de Ridley nous attend.

- Alors, Phil, tu es convaincu ? On a touché le gros lot, là !

Je ne le cache pas, nous ne nous apprécions guère. Je n'aime pas ses méthodes. C'est une brute, une grande gueule, un frimeur. Il est efficace, c'est vrai, mais sans état d'âme. En fait, il n'attend qu'une erreur de ma part pour prendre du grade et, accessoirement, ma place.

- On fait quoi, chef ? me nargue-t-il.

- Tu as amené tes lance-flammes, j'imagine.

- Évidemment.

- Alors à toi l'honneur.

Il jubile et moi, je lutte pour ne pas perdre la face devant mes subordonnés. J'ai conscience que Ridley me force la main, mais pour la première fois de ma carrière, j'ai l'affreux sentiment de ne pas avoir pris la bonne décision.

* * *

De retour chez moi, dans mon appartement, je m'affale dans le canapé. Cette journée m'a rincé. L'existence de ces jardins clandestins me travaille, me questionne. Toute cette quantité de nourriture cultivée en catimini doit alimenter un nombre non négligeable de personnes.

Comment se fait-il que l'on n'ait décelé aucune recrudescence de maladies ?

Au bureau, avant de rentrer, j'ai consulté les dossiers de Jane Jarid et d'autres délinquants du même acabit, et le doute a commencé à s'installer. Leurs fiches médicales sont classées confidentielles. Impossible d'y accéder. Pourtant je ne suis pas dupe, je l'ai constaté de visu, l'état de santé de Jane Jarid n'a rien d'alarmant. Au contraire, elle se porte trop bien pour quelqu'un qui ne prend pas de médicaments et bouffe de la merde...

Ma pensée se perd en conjecture et finit par revenir à la fraise que j'ai prélevée cet après-midi.

Elle est toujours dans son sac en plastique, au fond de la poche de ma parka. Pourquoi ne l'ai-je pas remise au service d'analyse ? Pourquoi exerce-t-elle sur moi une telle fascination ?

* * *

Les semaines passent. La routine. Deux arrestations supplémentaires et une excursion surprise dans un autre jardin clandestin. Comme la première fois, il a été déserté avant notre arrivée et

Ridley a tout stérilisé. Mais avant, je n'ai pu m'empêcher de prélever un échantillon et d'oublier de le remettre au service d'analyse. Et cette fois encore, j'ai cédé à la savoureuse tentation. Je ne suis pourtant pas tombé malade, contrairement à ce qu'affirme la propagande.

Par ailleurs, hier au bureau, j'ai finalement réussi à accéder au dossier médical d'un délinquant alimentaire au prix d'un petit bakchich. C'est risqué, j'en suis conscient, mais au moins j'ai levé un doute. L'état de santé de nos suspects est excellent.

Toutes ces révélations m'ont fait réfléchir. J'aurais dû prendre les paroles de Jane Jarid plus au sérieux. Assurément, elle en savait bien plus que moi. Moi, l'instrument crédule d'un régime corrompu qui ment, qui exploite ses citoyens en jouant avec leur santé. Cette déconvenue me déprime. Mais qui en tire profit ? L'industrie agroalimentaire et pharmaceutique ? Une poignée de milliardaires ? Pas le peuple en tout cas.

Je suis sur le point de prendre une grave décision : quitter le pays. Il paraît qu'en Scandinavie, les gens vivent mieux. Ils sont réputés pour être les plus écologistes de la planète...

Des coups secs résonnent sur la porte et me tirent de mes pensées. Je me lève en traînant des pieds. Qui peut bien me rendre visite un week-end à cette heure indue ?

J'entrouvre la porte. Quatre agents de la Brigade Biologique se tiennent sur le perron. À leur tête, Ridley.

- Bonsoir, Phil, je peux entrer ?

Sans attendre ma réponse, il s'avance.

- Vous restez là, les gars, dit-il à ses coéquipiers. N'intervenez que s'il y a du grabuge.

Puis, une fois tous les deux seuls à l'intérieur, il me toise, narquois.

- Tu sais pourquoi on est là, n'est-ce pas ? Ton petit manège a été repéré.

Pris au dépourvu, je hausse les épaules.

- Quel manège ?

Il savoure ce moment.

- C'est Jay qui a cafté.

Je suis sceptique, mais après tout, ce n'est pas aberrant. Jay a été témoin de mes prélèvements impulsifs, et probablement aussi de mon excursion irrégulière dans les dossiers confidentiels.

- Il ne savait pas trop quoi faire, ton gars. Il a bien fait de m'en parler.

Que lui répondre à part une grimace de dédain ?

- On a des preuves, des films, tout ça. Et si on fouille, je suis sûr qu'on trouvera des traces ici, n'est-ce pas ? Désolé, Phil, tu connais parfaitement la procédure dans une telle situation.

Sur un ton condescendant à me hérisser le poil. J'ai une soudaine envie de le défoncer, mais avec ses trois agents en renfort, c'est suicidaire. Je soupire, faute de mieux.

- Je sais toute l'estime que tu me portes, poursuit-il. Mais t'en fais pas, je vis bien avec. Au moins t'es réglo avec moi. En revanche, j'ai horreur des balances.

Je fronce les sourcils. Je ne saisis pas l'allusion. Où veut-il en venir ?

- Ton Jay, je l'aime pas. Il met son nez là où il faut pas. Tu devrais t'en séparer. Une bonne promotion et une mutation loin d'ici par exemple, c'est dans tes cordes ?

Je n'en reviens pas.

- Tu ne m'arrêtes pas ?

Il me sourit, cynique.

- C'est pas l'envie qui me manque... Mais tu es un peu des nôtres maintenant, non ?

- Des vôtres ?

Il rit, ravi de son effet et de ma mine déconfite.

- Bon, je te laisse. À demain au bureau !

Il se dirige vers la porte puis revient.

- Ah, j'oubliais. J'ai pas obéi à tes ordres, désolé. La sale besogne, quoi que tu en penses, c'est pas mon truc. Alors les jardins clandestins, on n'y a pas trop touché, juste ce qu'il faut pour faire illusion. Je compte sur toi pour m'aider à camoufler les preuves.

Il me lance un clin d'oeil.

- D'ailleurs, tu peux y passer quand tu veux. C'est la pleine saison des fraises. Je sais que tu aimes ça...

Christian Epalle

© 2008 Terre vivante