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Vie commune

Par Emile Desfonds-Diebold - Besançon (25)

Quarante ans que ça dure, lui et moi. Quarante ans qu'il me tourne et retourne, se penche amoureusement sur moi des heures entières et me piétine un peu au passage. À croire que ça nous réussit !

Je suis passée par tous les stades avant de le rencontrer : humus dans le sous-bois, prairie enchanteresse pour bovidés, mélange d'herbes folles au milieu d'une carcasse de roulotte, j'ai même hébergé un verger que la zeuzère a entièrement ravagé. Mais, je le reconnais, c'est avec lui que je me sens la plus heureuse. Il me bichonne avec sa grelinette, m'engraisse à mi-saison, me couvre en hiver et me désaltère en été. Il faut dire que je le lui rends bien : carottes, courges, rutabagas, fraises, tomates et j'en passe, je lui fournis tout en quantité. Oui, je sais, il y est aussi pour quelque chose. Parce que, je le reconnais, j'ai mon caractère, à me coller à ses basques à la moindre averse. Mais il sait composer avec : il me regarde de loin quand je suis gorgée d'eau et attend patiemment que je la digère pour me gratouiller. En attendant, il hume ma bonne odeur d'après la pluie. Bref, quarante ans de vie commune et l'on mène la belle vie tous les deux.

Enfin, depuis quelques saisons, je dois dire qu'il nous arrive de drôles de choses. Lui, se baisse de moins en moins facilement et, s'il y parvient, il ne se relève qu'à force de jurons au sujet de son dos en compote. Et moi, je suis déboussolée : de marécage l'hiver, je deviens pierre à la chaude saison et laisse ruisseler l'eau sans l'avaler, que ça le désespère. Bon, vous me direz, j'ai toujours eu tendance à faire ça mais là, j'y peux rien, je passe les trois quarts de l'été dans cet état. Si bien que je l'ai vu arriver un jour avec une botte de paille au bout de sa fourche, dont il m'a généreusement saupoudrée. J'ai cru qu'il commençait à avoir une araignée dans la coloquinte à vouloir me couvrir en plein été et puis je me suis rendue compte que j'étais plutôt au frais là-dessous. Le problème, c'est que j'ai eu beau y mettre tout mon coeur, au printemps, il restait des résidus de cette couverture que mon organisme n'est pas parvenu à digérer... Mon pauvre ami ne s'est pas laissé décourager et, une fois le maximum de brins retirés, quitte à me voir surchauffer sous ce soleil de plomb, il s'est mis en tête de me faire avaler de bien étranges pilules : à vouloir me confier du melon ou me servir des lasagnes.

Je l'aime bien alors je tente de coopérer mais qu'y puis-je quand la neige me tombe dessus en plein mois de mai ou que les punaises m'envahissent en rangs serrés tout l'été ?

*

Après une année riche en plan(t)s tous plus fantasques les uns que les autres pour déjouer ce réchauffement climatique et toutes ses conséquences, c'est l'hiver. Alors que je patiente sous mon lit de compost à rêver aux nouvelles aventures potagères qui nous attendent, je le vois de moins en moins souvent me guetter par la fenêtre, s'y prendre à plusieurs fois pour nettoyer ses outils dans son abri de jardin et laisser fondre un peu trop les muscles dont il a besoin pour me travailler. La famille se met étrangement à multiplier les visites, parfois accompagnée d'enfants qui adorent doubler voire tripler l'épaisseur de leurs semelles avec moi, et se faire morigéner quand ils imaginent rentrer dans la maison comme ça.

Je me dis, ma grande, le vent va tourner, l'idylle est bientôt terminée.
Le printemps arrive et il ne vient pas à ma rencontre avec ses idées plein la tête. Un jour, il part dans sa boîte en bois. J'aurais tellement aimé l'accueillir en mon sein, mais évidemment la famille n'a pas pris la mesure de l'ampleur de notre attachement. Je reste seule et je commence à m'ensauvager.
Désormais, à chaque grincement de la grille d'entrée, je sursaute et me tiens aux aguets sous ma prairie fleurie. Le défilé n'a pas tardé de candidats prétendant à la propriété. Aucun ne me plaît véritablement, son souvenir à lui est trop vif.

*

J'ai dû m'endormir dans la torpeur du soleil et manquer une étape car, un matin, il y a du grabuge. Un grillage a été dressé entre la maison et moi, nous séparant en deux parcelles.
Toutes mes particules frissonnent, Phacélie, Moutarde et Luzerne ondoient férocement, M. et Mme Ver de Terre ne cessent de venir se plaindre mais je n'y peux rien, je ne parviens pas à me maîtriser : je sens qu'ils approchent et je tremble.
Ils ne se font pas attendre : les voilà qui me creusent, ouvrent de grandes tranchées.
Certains pestent parce que je colle à leurs chaussures, d'autres disent que c'est bon signe.
Les jours passent, il ne reste plus grand-chose que des sillons de boue comme des plaies béantes. Puis ça s'arrête. J'ai un grand trou dans le ventre et je me demande bien de quoi ils vont le remplir. J'attends les prochaines machines. Ils en mettent, du temps. Et pour finir, ils n'en ont même pas, des machines. Figurez-vous qu'ils se baissent et prennent des morceaux de moi amoncelés sur les côtés et qu'ils se mettent à me malaxer, malaxer et à sourire de plus en plus au fur et à mesure que je m'agglomère. C'est bien la première fois que ça plaît, ça ...
Ils m'ont l'air pas piqués des vers mes nouveaux propriétaires : avec les autres ouvriers du chantier, ils apportent des tas de planches qu'ils montent sur les quatre pans du grand trou que j'ai dans le ventre, après l'avoir rempli d'un lit de pierres. Une fois qu'ils ont terminé, ils me prélèvent par petits bouts et me tassent entre ces planches avec un drôle d'outil. Ils appellent ça me « bancher » avec un « pisoir ». Et moi je suis affublée d'un nouveau nom : je suis « pisé » à leurs yeux.

Le travail avance vite et je finis par comprendre...Petit à petit mon coeur se réchauffe, l'idée fait son chemin : être le matériau des parois de leur nouveau foyer et passer avec eux, qui sait... quarante ans de vie commune !

Emile Desfonds-Diebold
© 2008 Terre vivante