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Coccinelle et coquelicot

Par Louis Dubost, La Roche sur Yon (85)

D'un rouge éclatant, le dernier coquelicot prenait le soleil. Les autres, une petite vingtaine au milieu du carré de persil, étaient fanés et leurs pétales en éclaboussaient d'un mauve fatigué le vert altier. Noël avait au début du printemps laissé germer et pousser les graines apportées par le vent d'on ne sait où.

Il y a bien longtemps que dans les champs des environs les coquelicots avaient disparu, les herbicides déversés à tire-larigot par les atomiseurs des Dallas avaient fait leur sale besogne. Les Dallas ! Père et fils, ils devaient leur surnom à des méthodes peu orthodoxes qui s'apparentaient à celles des cow-boys texans popularisés jadis par une série télévisée. Noël ne savait comment s'y prendre avec eux depuis qu'Aristide, son copain et associé, leur avait loué ses terres et s'était retiré le mois dernier à l'Ephad.

Il a vu l'arrachage des haies, le massacre à la tronçonneuse du gros chêne pluri-centenaire, la couleur orange rougeâtre de l'herbe défoliée au glyphosate, la pulvérisation à la dynamite de la Roche-aux-Fées, un gros caillou qui gênait le passage des engins agricoles. Par la suite, la terre, défoncée par les multi-socs tirés par d'énormes tracteurs, a été dans la foulée ensemencée d'un maïs qui levait de façon uniforme, aucune tige ne dépassant l'autre, les rangs bien formatés sur un sol compact, lessivé, trop propre.

L'ordre régnait, ennuyeux et triste à mourir. Non ! Noël ne céderait pas, il garderait ses quinze hectares même s'il ne savait pas encore comment il allait bien pouvoir vivre durant les quatre ou cinq ans qui le séparaient de la retraite. Pour le moment, l'important à ses yeux c'était la coccinelle qui s'apprêtait à se poser sur le coquelicot.

Rescapé d'un massacre au fin fond de l'Afrique et après avoir traversé un bon quart de la planète pour venir « de son plein gré vider les poubelles à Paris » (Pierre Perret, Lily), Abdel avait échoué du côté de Calais dans la boue et le froid de la « jungle » sous une bâche de plastique trouée. À tuer le temps comme il vient, on comprend bien vite à quinze ans que c'est le temps qui vous assassine petit à petit. Et Abdel ne se prenait plus le chou avec un rêve d'Angleterre depuis que trois de ses copains de galère étaient passés sous les roues des camions qu'ils tentaient d'attraper au vol. Résigné, sans papiers et sans espoir, il rôdait souvent du côté des jardins ouvriers cultivés par des retraités qui le lorgnaient avec méfiance. Jusqu'au jour où l'un d'entre eux le surprit en train de rattacher des pieds de tomates déficelés de leurs tuteurs de bambou. Pris la main dans le sac, ou plus exactement la main à demi-refermée sur une coccinelle égarée sur son tee-shirt, il n'esquissa aucun mouvement pour s'enfuir. Le vieux, qui croyait alpaguer un de ces migrants voleurs de patates et le fixait d'un œil à la fois sévère et perplexe, lui demanda tout de go : « tu sais jardiner ? » Abdel, décontenancé par la question, balbutia sans trop réfléchir : « non, mais je voudrais apprendre ». Le vieux fit jouer ses lèvres comme pour une moue ou un sourire, puis posant sa main sur la tête du gamin, lui dit un rien goguenard : « t'es rouge comme une Crimée ! », « c'est quoi une Crimée ? », « une tomate noire ! », ajoutant « viens demain, même heure ». Du coup, la coccinelle en profita pour s'échapper et se parachuter sur une colonie de pucerons qui ravageait un pied de fève.

Noël était veuf et sans enfant, considéré par tous comme un bon gars, quelqu'un certes qui n'avait pas inventé l'eau chaude ni le fil à couper le beurre mais qui ne faisait pas d'histoires. Agriculteur, il vivait seul en compagnie de Cocotte sa chienne labrador et n'avait d'autre ambition que de bien faire ce qu'il avait à faire comme son père et ses aïeux avant lui, ni plus ni moins. Plutôt moins, aux dires des Dallas qui avaient installé une porcherie de mille cochons et engraissaient également quelque deux cents taurillons. Ils avaient acquis la certitude arrogante des entrepreneurs agricoles modernes obsédés par un rendement maximum et les cours de la Bourse. Leur GAEC exploitait aujourd'hui les deux tiers des terres cultivables de la commune, au fil des jours agrandis par les départs à la retraite des copains de Noël qui abandonnaient leurs lopins sans trop rechigner ni regimber.

Noël n'en voulait ni aux uns ni aux autres, entretenant des relations de voisinage plutôt apaisées avec les Dallas, passant les dimanches à jouer aux cartes avec ses copains dans un bistrot proche de l'Ephad. Mais, dans son for intérieur, le tenaillait la conviction qu'il subissait le monde, surtout depuis le décès de son épouse, et qu'il avait fait pas grand-chose de sa vie. Qu'il ne lui restait pas énormément de temps pour s'arracher à un destin anonyme tant pour lui, oublié à jamais dans un coin du cimetière, que pour ses quinze hectares, noyés dans une vaste étendue sans relief et sans âme. « Bon gars j'veux bien, mais pas si con qu'tu penses », songeait-il en écossant les petits pois devant la télé. Ce soir-là sur Arte, il y avait un reportage sur un jeune agriculteur allemand qui cultivait cent vingt hectares sans utiliser de produits chimiques, affirmait que ce qu'il économisait ainsi lui permettait, quand il en avait besoin, de donner du travail à des chômeurs et, comme il vendait son blé bio un bon prix, en tirait une rémunération convenable. Longtemps Noël resta à rêvasser, bouche bée et yeux clos, devant l'écran éteint.

Le lendemain matin, Abdel était au rendez-vous. Le vieux - « je m'appelle Omer », « ah ! comme Saint-Omer où il y a des maraîchers ? », « eh ! pas mal vu ! » - lui refila aussitôt une grelinette pour griffer un coin du jardin après lui avoir montré comment s'y prendre. Ne pas retourner la terre, parce que « la bonne terre, c'est une couche de quinze à vingt centimètres, pas plus ». Abdel s'étonnait de la vitesse à laquelle sa tache avançait, de la terre qui s'émiettait aussi facilement et tout ça sans avoir le dos en compote. À midi, Omer l'invita à partager son casse-croûte, du saucisson et du jambon, qu'il refusa avec un haut-le-cœur - « t'aimes pas ? » s'inquiéta Omer, « je sais pas, j'en ai jamais mangé, c'est interdit là d'où je viens » -, mais il fit honneur au fromage puis aux fraises cueillies directement sur les fraisiers, « vaut mieux les manger avant de les sucrer ! » rigola Omer.

Dans l'après-midi, après avoir cassé à l'aide d'un râteau les mottes du carré greliné le matin, il repiqua deux rangs de 40 poireaux, escortés de part et d'autre du semis de deux lignes d'un mélange de graines de carottes et de radis. Une fois la dernière ligne tassée avec le dos du râteau, Omer le libéra en lui proposant d'abord un verre de vin rouge, nouveau refus « c'est interdit etc. », ensuite un catalogue tout en couleurs de Kokopelli, « comme ça, tu sauras le nom de tout ce qu'on peut faire pousser dans un jardin ». Abdel le remercia d'un grand sourire, dit « à demain » en lui serrant la main et s'en retourna vers sa bâche trouée avec au cœur une chaleur qu'il n'avait pas ressentie depuis trop longtemps. Les jours suivants, Omer lui montra comment obtenir et utiliser les purins d'ortie, de consoude, de prêle, de rhubarbe, etc., pailler les rangs de patates avec une épaisse couche de consoude hachée, empaler les larves de la zeuzère à l'aide d'un fil de fer dans les galeries creusées dans le tronc des arbres fruitiers, bref ! il lui enseigna, en vertu du principe « l'existence précède l'essence » (Jean-Paul Sartre, L'Existentialisme est un humanisme) , comment travailler l'humus pour réparer et reconstruire l'humain vivant. Un soir, Omer sortit son portable pour appeler Nicole, une de ses amies bénévole dans une association humanitaire d'aide aux migrants. La conversation dura un bon moment et lorsqu'il referma son portable, il avait en tête une idée bien précise.

Avec une rage aussi violente que le torrent de larmes qui cascadait de ses yeux, Noël creusait un trou à grands coups de pelle. À côté de lui, la brouette. Et dans la brouette, le cadavre de Cocotte. Happée par le pare-choc du 4x4 lancé à toute allure sur le chemin qu'elle traversait avec sa nonchalance habituelle ; au volant le fils Dallas à moitié bourré ne s'arrêta pas, bien au contraire il appuya sur le champignon en levant la main, majeur dressé, une façon de dire « t'avais qu'à le tenir en laisse, ton chien ! » Noël enterrait quinze ans de vie commune, d'amitié si on peut employer un tel mot entre un homme et une bête. Dès qu'il en eut terminé, secouant son chagrin au rythme des « ah ! le salaud ! » qu'il proférait sans s'en apercevoir, Noël se précipita en direction de la maison où le mandait la sonnerie impérative du téléphone, c'était si rare. Il décrocha aussi sec et fit « allo ? ». La voix de son vieux pote de régiment, le seul avec qui il entretenait encore des relations, l'étonna et malgré tout le fit sourire : « c'est pas vrai ! Omer ? », « oui, comment vas-tu ? », « coucicouça ! comme un vieux gars, quoi ! », « eh ben ! je vais te faire rajeunir ! » Et Omer s'engagea dans un long exposé de ce qu'il attendait de Noël. Lequel écoutait en alternant les mimiques d'intérêt attentif et d'étonnement ahuri, ponctuées de « ah ! t'es sûr ? », puis « quoi ! un nèg' ? », enfin « les gens vont dire quoi à cause de ton nèg' ? » Omer insistait avec des « un bon p'tit gars », « pas feignant », « bien serviable » et pour conclure « ça te fera de la compagnie ! » C'est sans doute l'argument qui acheva de convaincre Noël, maintenant que Cocotte n'était plus là. Dès qu'Omer eut raccroché, il se tint coi, après tout un chien ou un nègre pourquoi pas, du moment qu'on ne reste pas seul...

Et septembre vint. Rentrée des classes au CFA du lycée agricole. Le CFA accueillait des stagiaires pour des formations en alternance, moitié chez un patron, moitié à l'école. Les fils d'agriculteurs avaient pour maître de stage leur propre père, les autres il fallait qu'ils se débrouillent pour en trouver un. Lorsque qu'Omer gara sa voiture dans la cour du lycée, accompagné d'Abdel il expliqua au directeur que, comme convenu, Abdel bénéficiait en qualité de mineur étranger en apprentissage d'une place dans son établissement et que son maître de stage demeurait dans les environs. Une fois les formalités d'accueil terminées, Omer suivi d'Abdel reprit sa voiture et se rendit à quinze kilomètres de là dans une petite ferme dominant la rivière. Chez Noël. Qui attendait avec une fébrilité inquiète. Omer et Noël se firent une accolade bourrue, puis Noël s'adressa au gamin qui le dépassait d'une bonne tête « c'est quoi ton nom ? », « Abdel... », « ah ! Abel, comme mon défunt père ! », « c'est ça » fit le désormais Abel, à vrai dire ravi de l'éclipse du "d". Ils se serrèrent la main, Noël soudain conscient que la maison vibrait d'un subreptice élan vital, aussi discret qu'un éternuement d'escargot. À l'instar du persil où le coquelicot ne saurait plus se passer de la coccinelle.

Durant les trois années qui suivirent, Abel partagea son temps entre les cours au CFA et la transition de la petite exploitation vers des pratiques agro-écologiques - « comme celles de l'allemand à la télé », commentait Noël lui aussi comme transfiguré. Les deux complices ne ménageaient pas leur peine, mais avec un entrain partagé et la certitude qu'ils devaient chacun pour soi solder le passé et ses démons et admettre ensemble que la vie les appelait droit devant. Noël, dénommé familièrement Nàu son prénom en patois, avait encouragé Abel à prendre une licence au club de foot où le « nèg' à Nàu » s'était révélé comme un excellent joueur, maintenant bien connu dans la commune et aux alentours sous le sobriquet de... Négano ! Même le fils Dallas se montra un supporter diablement dévot, « Négano c'est notre M'bappé à nous » rien que ça ! et l'emmenait et ramenait dans son 4x4 lors des matchs. Un dimanche, Noël mit à profit l'absence du footballeur pour aller surfer sur internet - Abel avait acquis un ordinateur et initié Noël aux rudiments de l'informatique - et tenter de trouver des réponses aux questions qui le tracassaient depuis un moment. Abel allait bientôt avoir dix-huit ans et n'avait toujours pas obtenu une régularisation de sa situation. Terrifié par l'idée qu'il pourrait faire l'objet d'une expulsion manu militari, Noël pressentait cependant que les démarches pourraient être accélérées par une initiative de sa part. Ce dimanche-là, il crut avoir déniché la solution. Il chercha alors le numéro de téléphone d'un avocat pour l'appeler dès le lendemain.

Maître Belleau, stimulé par le défi en apparence insolite et après avoir contacté Abel pour lui soutirer quelques renseignements, ne mit que 40 jours pour boucler le dossier et annoncer la bonne nouvelle : oui, il était possible d'adopter un adulte étranger. Le soir-même, alors qu'Abel s'assoupissait en regardant un navet à la télé, Noël, plus ému qu'il ne s'y attendait, tournicota les phrases dans sa tête en toussant pour faire sortir les mots coincés dans sa gorge jusqu'à ce qu'Abel, qui avait deviné, lui tapotât doucement le dos et lui murmurât simplement, tout aussi ému, « chez toi, c'est chez moi »... L'avocat prit rendez-vous chez le notaire, à la préfecture et au tribunal de grande instance, l'affaire fut promptement menée et expédiée le 13 juillet. Le lendemain - ça tombait à pic ! - Noël organisa une petite fête avec barbecue et cubi de rouge. Tous les amis étaient là, les copains du CFA, les footballeurs, l'avocat, Omer et Nicole arrivés dans la matinée, et même les Dallas venus en voisins que Noël accueillit avec un clin d'oeil et un « vous n'avez rien à redire ? », sous-entendu « mes quinze hectares, que dalle ! » À un moment de l'après-midi, tout en mâchant avec appétit (et plus aucune réticence !) une tranche de jambon grillée et avalant une gorgée de vin, Abel exhiba fièrement sa carte d'identité toute neuve dont le titulaire s'appelait désormais Abel Omer Néganau. Ironie affectueuse, car c'est avec les autres que chacun se construit ; et inventer un nom, c'est le moyen le plus vrai d'inventer une vie. Noël, le tout nouveau papa, avait donné sens à la sienne. Et tard dans la soirée, lorsqu'il regagna son lit, il titubait un tantinet, aussi rond que la Terre est ronde. Au-dessus du carré de persil, la coccinelle et le coquelicot s'appareillaient dans le rouge heureux du soleil couchant.

Demain, il fera beau.

Louis Dubost
© 2008 Terre vivante