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Abracadabra... Pousse

Par Caroline Domingues, Mouriès (13)

Madame Jacquet mit la main droite en visière sur son front. « Mais où est donc ce diable d'enfant ? » répétait-elle pour elle-même. « Essayez donc d'aller jusqu'à la sortie du village, là où il y a les vergers et les potagers », lui avait soufflé sa mère. Madame Jacquet avait donc traversé le village, était passée devant le panneau du Clos-la Bastille et avait aperçu, une centaine de mètres plus loin, adossées à la colline et longeant les vergers, des couleurs s'élever et des lignes végétales se dessiner entre des allées rectilignes et bien tracées.

En s'avançant, elle aperçut une roulotte en bois devant laquelle reposaient une brouette et un vélo. C'est alors qu'elle le vit, courbé vers le sol, ses yeux scrutant quelque chose qu'elle-même ne pouvait distinguer. Ses doigts semblaient caresser la terre mais ils ne la touchaient pas. Toute son attention se concentrait là, sur un sillon tracé comme un fil tendu. Elle vit ses lèvres bouger mais n'en perçut aucun son. Juste derrière lui, le chat de couleur fauve, à peine plus clair que la terre, se tenait assis sur son séant.

Elle s'approcha sans qu'il ne la voie encore mais elle eut soudain la sensation qu'elle dérangeait, qu'elle s'immisçait dans une intimité dont elle était étrangère. Pourtant son devoir d'institutrice ne lui en laissait pas le choix. Elle devait coûte que coûte ramener cet enfant là où il devait être, sur les bancs de l'école. Là était sa place. Rassurée dans ses convictions, elle s'avança d'un pas plus ferme. Henri tourna la tête dans sa direction mais ne bougea pas de son sillon. Le chat resta de marbre.

« - Henri, puis-je savoir pourquoi tu n'es pas venu à l'école cette semaine ?

- Regardez là, répondit-il en chuchotant presque. »

Madame Jacquet baissa son regard vers l'endroit indiqué mais à part le sillon tracé dans une terre meuble et bien travaillée, elle ne vit rien du tout.

« - Voyez-vous la pousse ? Là, juste là. »

Madame Jacquet s'accroupit à son tour, mais elle ne distinguait toujours rien. Elle approcha son visage et finit par deviner une pointe d'aiguille vert pâle qui se glissait dans le sillon. Elle allait approcher un doigt, juste pour sentir la réalité que ses yeux devinaient à peine, quand il l'arrêta d'un geste. « Non, surtout pas. Toucher les plantes les dérange, surtout les nouvelles pousses ».

Il continuait à chuchoter. Madame Jacquet regarda le garçon. Il l'étonnait. On lui avait signalé cet enfant que l'instituteur de l'an passé ne voyait jamais. Il se contentait du mot d'excuse de sa mère qui ne lui racontait que des salades, « Henri a un rhume », « Henri tousse beaucoup », « Henri a de la fièvre », quand tout le village voyait ledit Henri passer sur son vélo pour rejoindre son grand-père au jardin. Mais pour Madame Jacquet, il était impensable d'accepter cela. Lundi, jour de la rentrée, il s'était assis au fond de la salle de classe comme les mauvais élèves mais n'avait ni chahuté, ni bavardé avec ses voisins. Il semblait solitaire et était ailleurs. Et puis elle l'avait vu repartir à midi suivi par son chat fauve qui avait passé la matinée à l'attendre, allongé au soleil sur le haut du mur, à l'entrée de l'école. Elle ne l'avait plus revu de toute la semaine. Jusqu'à ce jour.

« - Pourquoi n'es-tu plus revenu à l'école ?

- La vie ne s'apprend pas dans une salle de classe, Madame Jacquet.

- Tu sais lire et écrire. Qui te l'a enseigné ?

- Mon grand-père. C'est lui qui m'a tout appris, répondit-il en regardant le ciel.

- Et ton grand-père est...

- Mort. Mais je sais qu'il est toujours là dans son jardin. Et j'ai besoin de le voir tous les jours. Chaque plante contient un peu de lui, vous comprenez ?

- Mais l'âme de ton grand-père peut aussi être dans la salle de classe avec nous tous, tenta Madame Jacquet.

Henri fit non de la tête, un non énergique.

- Et puis tu as l'âge d'apprendre. Par exemple, sais-tu de quels éléments se compose la terre ou comment respire une plante ?

- Je sais parler à la terre, rassurer une pousse, l'aider à grandir, peut-être même la faire sortir de terre. Ça s'appelle de la magie Madame Jacquet. Tout ce que vous me raconterez ne fera rien pousser et le temps que je passerai enfermé, je ne serai pas ici. Vous avez quel âge Madame Jacquet ? 40 ans ? Savez-vous faire venir des fraises aussi rouges, récupérer les graines de basilic ? Regardez comme il est vert et comme il sent le voyage. C'est ce que disait mon grand-père : "Ferme les yeux et tu verras comment les parfums des plantes te font voyager". Tout ça, ça m'a rendu heureux, beaucoup plus qu'une bonne note à l'école, ajouta-t-il. » « Et ça, vous savez ce que c'est ? » demanda-t-il en lui tendant un outil planté dans la terre.

Madame Jacquet hésitait.

« - On dirait une bêche mais... »

Henri fit non de la tête, tout en souriant.

« - C'est une grelinette, mon bâton de magicien ; elle rend la terre meuble mais ne la retourne pas et ne dérange pas tout ce qui y vit. Grâce à elle et à mes ouvriers, les asticots, qui aèrent la terre, tout pousse. Et cette magie-là, Madame Jacquet, je ne l'apprendrai pas à l'école. »

Le chat s'étira. La brise portait un léger parfum, peut-être de la menthe mélangée à d'autres fragrances qu'elle n'aurait su définir. Oui, cet enfant avait raison, il y avait quelque chose de l'ordre de la magie dans tout ça. Madame Jacquet leva des yeux du sillon et regarda autour d'elle, c'était beau tout simplement. Alors l'idée lui apparut soudain, évidente.

« - Non, en effet. Mais peut-être pourrais-tu me l'enseigner. »

Pour une fois, l'enfant la fixa droit dans les yeux comme il fixait quelques instants plus tôt la minuscule pousse dans le sillon.

« - Tu viens à l'école pour compléter tes apprentissages et moi, je viens dans ton jardin pour apprendre la magie. Qu'est-ce que tu en dis ? »

Henri baissa les yeux et se tourna vers son chat.

« - Dans ce cas, Rutabaga peut m'accompagner dans la classe. »

Madame Jacquet soupira. Cet enfant haut comme trois pommes la faisait tourner en bourrique. Elle lui sourit et lui tendit la main.

« - Rendez-vous lundi matin ! »

Caroline Domingues
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